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Harry Potter & les reliques de la transphobie, comment J.K. Rowling est devenue Voldemort

Si l’univers de Poudlard continue de fasciner, la magie s’estompe autour de J.K. Rowling, accusée à plusieurs reprises de transphobie ces derniers mois après des tweets. Des accusations réveillées aujourd’hui par la publication de son nouveau roman, « Troubled Blood », écrit sous le pseudonyme de Robert Galbraith et mettant en scène un serial killer travesti.

La saga commence en décembre 2019, avec un tweet de soutien à la chercheuse britannique Maya Forstater, licenciée du Center for Global Development pour avoir tweeté que « les hommes ne peuvent pas se transformer en femmes ». Une décision contestée par la chercheuse, qui, en marge d’un procès pour licenciement abusif, tweete encore que sa conviction est « que le sexe est un fait biologique & est immuable. Il y a deux sexes. Les hommes sont des hommes. Les femmes sont des femmes. Il est impossible de changer de sexe. Jusqu’à très récemment, ces faits étaient considérés comme des faits de base de la vie ». Un argument qui ne convainc pas le tribunal, qui déboute sa requête et donne raison à son employeur, suite à quoi J.K. Rowling décide de s’en mêler et d’y aller de son propre tweet.

Habillez vous comme vous voulez. Déclarez être ce que vous voulez. Faites l’amour avec chaque adulte consentant qui voudra bien de vous. Vivez votre meilleure vie dans la paix et dans la sécurité. Mais virer des femmes pour avoir osé dire que le sexe d’une personne est un concept réel? #JeSoutiensMaya ». – J.K. Rowling

Un tweet qui se veut fédérateur et promoteur de respect mutuel, mais dont la dernière phrase dérange à l’ère de la fluidité de genre. Aussitôt prise dans un maelström dont seuls les réseaux sociaux ont le secret, J.K. Rowling se retrouve accusée publiquement de transphobie à coups de tweets rageux et de mèmes détournant les films Harry Potter et attribuant aux valeurs de l’auteure l’apparence de Voldemort. Restée silencieuse face à la polémique, J.K. Rowling peut à son tour compter sur le soutien de Maya Forstater, qui rédige une longue carte blanche pour Medium intitulée « J.K. Rowling n’est pas transphobe, et moi non plus ». Entre temps, magie, la période des fêtes de fin d’année arrive, et comme l’attention collective semble parfois réduite aujourd’hui à celle d’un poisson rouge, entre le sapin, la dinde, d’autres scandales puis l’arrivée du Coronavirus en Occident, l’affaire se tasse.

Voilà pour l’acte I.

L’histoire aurait pu en rester là, sauf que l’auteure de la saga Harry Potter est particulièrement prolixe sur Twitter, et n’hésite jamais à y publier l’une ou l’autre opinion controversée, comme lorsqu’elle affirme que « Dumbledore était gai », sans jamais l’avoir indiqué dans les livres, ou qu’Hermione est « noire », bien que décrite comme ayant un nuage de boucles semblable à celles de son chat roux, Pattenrond. Ou bien quand, visiblement victime d’un sortilège « Oubliettes », elle décide de s’exprimer à nouveau sur les questions de genre sur Twitter, quelques semaines seulement après la dernière controverse.

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J.K. Rowling et le tweet de feu

Nous sommes en juin 2020, la planète (presque) entière est aux prises avec une pandémie d’une ampleur sans précédent au 21e siècle, et sur la plateforme Devex, trois femmes publient un billet d’opinion appelant à la création d’un monde plus juste pour « les personnes qui ont des menstruations ». Une formulation qui n’échappe pas à J.K. Rowling, qui partage l’article avec un commentaire la tournant en dérision.

‘Le personnes qui ont des menstruations’. Je suis certaine qu’il y avait un mot pour les désigner. Aidez-moi. Fuum? Femmes? Faham? ». – J.K. Rowling

« Women », donc, les personnes qui ont leurs règles étant, par définition, pour l’auteure, des femmes.

Une opinion répandue, mais contestée: dans un article pour le « Times of India », Sonam Joshi et Ketaki Desai rappellent que « les hommes trans et les personnes non binaires peuvent aussi avoir leurs règles, tandis que les femmes trans ne les ont pas mais peuvent toutefois ressentir des symptômes de syndrome pré-menstruel ». Si les auteurs de l’article restent modérés et se contentent de démontrer que la situation est bien plus complexe que « tu as des règles donc tu es une femme », la twittosphère, elle s’enflamme: c’est officiel, J.K. Rowling est transphobe. Et même les acteurs de la saga Harry Potter y vont de leur formule.

Ainsi, Harry Potter Daniel Radcliffe himself s’en mêle, publiant une lettre ouverte sur le site de l’association LGBT The Trevor Project, dans laquelle il s’adresse à « toutes les personnes qui ont le sentiment que cela a terni leur expérience des livres », leur affirmant être « profondément désolé » et confiant que même si J.K. Rowling « est incontestablement responsable du cours que ma vie a pris, je me sens obligé en tant qu’être humain de dire quelque chose en ce moment », rappelant encore que la diversité faisait notamment partie de ce qu’il y avait de si précieux dans l’univers de Poudlard. Avant d’envoyer le coup de baguette final en direction de l’auteure de la saga:

Les femmes trans sont des femmes. Toute déclaration contraire efface l’identité et la dignité des personnes trans et va à l’encontre de tous les conseils donnés par les associations professionnelles ».

Une prise de position à laquelle fait écho sa camarade de Gryffondor, Emma Watson.

« Les personnes trans sont ce qu’elles disent être »

Dans une série de tweets, l’actrice rappelle d’abord que « les personnes trans sont ce qu’elles disent être et méritent de vivre leurs vies sans être questionnées en permanence et sans qu’on leur dise qu’ils ou elles ne sont pas ce qu’ils ou elles disent être ».

Je veux que les personnes trans qui me suivent sur Twitter sachent que moi et tant d’autres personnes sur terre les voyons, les respectons et les aimons exactement pour ce qu’elles sont ». – Emma Watson

Avant de joindre le lien de deux associations qu’elle soutient financièrement, d’enjoindre ses followers à faire de même si leurs moyens le leur permettent, et de stupéfixer au passage l’auteure d’Harry Potter sans même avoir mentionné son nom. le talent d’Hermione à l’oeuvre.

L’acte II aurait pu s’arrêter là, mais c’était compter sur le fait que J.K. se laisse faire, or, on l’a vu plus haut, l’Anglaise a le verbe haut. Et dans un thread, elle tente de recontextualiser ses propos polémiques, mais aussi et surtout de réaffirmer son soutien aux personnes trans et de lancer un petit « Avada Kedavra » au passage aux accusation de transphobie colportées par des centaines de milliers de tweets en quelques heures seulement.

« Si le sexe n’est pas réel, il n’y a pas d’homosexualité. Si le sexe n’est pas réel, la réalité vécue par les femmes dans le monde entier est effacée. J’aime et je connais les personnes trans, mais effacer le concept de sexe enlève à beaucoup la capacité de parler de leur vie de manière pertinente ».

Ce n’est pas haineux de dire la vérité ». – J.K. Rowling

Et d’ajouter encore que « je respecte le droit de chaque personne trans à vivre de la manière qui lui semble la plus authentique et agréable. Je marcherais avec vous si vous étiez discriminés parce que vous êtes trans. Et en même temps, ma vie a été influencée par le fait d’être une femme. Cela ne me semble pas haineux de le dire ». Un « si » qui passe (très) mal sur les réseaux sociaux, les discriminations envers les personnes trans sur base de leur identité étant légion. Plutôt que d’apaiser, les statuts de J.K. attisent le brasier et la sentence tombe: 2020 oblige, il faudrait « canceller » l’auteure d’Harry Potter.

Julie Jacobs rencontre pour le « New York Times » des Potterheads qui réimaginent leur univers favori sans son auteure, tandis que « The Atlantic » va plus loin et explique « comment J.K. Rowling est devenue Voldemort ».

Prise sous le feu des critiques et piégée par une polémique qui a enflé loin des limites de Twitter, l’auteure prête sa voix début juillet 2020 à 150 auteurs, dont Noam Chomsky, Margaret Atwood (« La Servante Ecarlate ») ou encore Salman Rushdie, qui signent un plaidoyer contre le « conformisme idéologique ».

Les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante. (…) On renvoie des rédacteurs en chef pour avoir publié des articles controversés ; on retire des livres sous le prétexte d’un manque d’authenticité ; on empêche des journalistes d’écrire sur certains sujets (…) L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité ».

Sur son compte Twitter (décidément…) l’auteure d’Harry Potter partage la tribune, et se dit « fière » d’y avoir apposé sa signature et de défendre les « piliers d’une société démocratique, le débat libre et la liberté d’expression et de pensée ». Fin de l’acte II. Et fin de la saga?

#RIPJKRowling

Pas tout à fait, car c’est bien connu, les meilleures tragédies sont en trois actes et celle-ci en a encore un à jouer. Après avoir fait à nouveau des vagues fin juillet 2020 avec une série de tweets mettant en avant les dangers d’une acceptation aveugle de la dysmorphie de genre, l’auteure est une nouvelle fois accusée de transphobie, cette fois, suite à la sortie de son dernier roman. Un polar intitulé « Troubled Blood » et publié sous son alias, Robert Galbraith. La raison de la colère des internautes? Son roman déroule sur 900 pages l’enquête dans les 70s autour de la disparaition d’une femme, victime présumée d’un tueur en série transsexuel qui s’habillerait en femme pour mieux piéger ses victimes. Une trame narrative qui passe mal en lumière des divers twittergates de ces derniers mois. Il n’en fallait pas plus pour que l’auteure, déjà « cancelée » au printemps dernier, soit considérée comme « morte », le hashtag #RIPJKRowling ayant grimpé parmi les tendances Twitter au Royaume-Uni suite à l’annonce de la parution du roman.

Une campagne dont l’ampleur a fait craindre à certains fans que l’auteure ne soit véritablement morte, d’autre Twittos, à l’exemple de Deliza Deboosted Doolittle, soulignant le caractère problématique d’une campagne souhaitant de reposer en paix à une personne bien vivante. « Sérieusement. Je veux dire, putain sérieusement. Quiconque tweetant le hashtag #RIPJKRowling est un crétin. Souhaiter la mort à une femme qui a déclaré sa position calmement, clairement et sans préjugé (contrairement à moi) ne mérite pas cette humiliation ». D’autant qu’ainsi que certains journalistes ayant lu en exclusivité « Troubled Blood » l’affirme, le roman est tout sauf transphobe. Nick Cohen, journaliste pour le quotidien « The Observer », a affirmé avoir lu le livre de J.K. aka Robert Galbraith, et que « les accusations de transphobie sont du grand n’importe quoi ». 

Je ne peux pas vous dire à quel point ces accusations sont ridicules sans vous spoiler le roman. Donc jusqu’à ce que vous le lisiez vous même, ce que vous devriez faire, croyez-moi, vous devrez juste me croire sur parole: ces accusations sont ridicules ». – Nick Cohen

Alors, transphobe ou victime J.K. Rowling?

Entre bénéfice du doute et plus de doute possible

Tom Devroye, coordinateur d’Arc-en-Ciel Wallonie, confie avoir adoré la saga Harry Potter. « Je les ai tous lus, j’ai vu tous les films, c’est LA référence pour ma génération ». Celui qui se dit « trop gentil » pour Serpentard et que son collègue place sans la moindre hésitation à Pouffsoufle, souligne également à quel point l’univers magique des petits sorciers a offert une parenthèse enchantée. « Pour beaucoup d’ados et enfants queer, Harry Potter a été une échappatoire, un monde où ils ont pu imaginer d’autres réalités que celles dans laquelle ils se trouvaient. Même moi, qui n’ai pas forcément fait de lien entre mon homosexualité et les livres, j’y ai ressenti beaucoup de respect, d’inclusivité et de bienveillance ». Raison pour laquelle, lors de la première polémique en décembre dernier, bien que surpris, Tom accorde d’abord le bénéfice du doute à l’auteure de la saga.

Je me suis dit qu’elle n’y connaissait rien et qu’elle avait malgré tout voulu mettre son grain de sel, mais en même temps, ce n’est pas comme si on parlait du mouvement Black Lives Matter, c’était une petite histoire dont personne n’avait entendu parler, donc c’est surprenant qu’elle ait pris position. J’ai pensé qu’elle n’y connaissait rien aux personnes trans et qu’elle était tout de même montée au créneau ». – Tom Devroye

Et le jeune liégeois de confier avoir « voulu lui laisser le bénéfice du toute malgré les relents de transphobie de son tweet, j’ai préféré mettre ça sur le coup d’un impair, sauf que depuis, avec l’accumulation des tweets et des prises de position, ça semble tourner à l’obsession chez elle, et là, son nouveau bouquin c’est vraiment la cerise sur le gâteau ». Une cerise difficile à avaler pour certains, qui sur le refrain bien connu « jamais contents », reprochent aux critiques du bouquin de fustiger le personnage trans qui s’y trouve, plutôt que de se réjouir qu’un personnage trans s’y trouve.

En réponse à « Aldo Sterone » et aux autres, Tom Devroye évoque « Disclosure », le documentaire de Laverne Cox qui analyse la manière dont les personnes trans sont montrées à l’écran depuis les débuts du cinéma. « On les montre toujours de manière ultra négative, soit en tant que travailleu.r.se.s du sexe, soit en tant que malades mentaux ou criminel.le.s, voire les trois en même temps, et le nouveau roman de J.K. Rowling s’inscrit là-dedans. Il n’est pas question de dire « oh c’est bon, il y a une personne trans, ils ne sont jamais contents », « Troubled Blood » s’inscrit dans un mouvement qui dépeint systématiquement les personnes trans de manière négative. Cela fait presque un an que chaque fois qu’on entend parler de J.K. Rowling, ce n’est pas parce qu’elle sort un nouveau bouquin mais bien parce qu’elle a tenu des propos transphobes, donc le fait que son dernier roman mette en scène une personne trans qui agresse et tue, c’est too much, on en vient à dire qu’elle le fait exprès ».

Wingardium levio-TERF?

Allons bon. Mais que répondre, alors, à ceux qui crient « qu’on ne peut plus rien dire » (autre refrain bien connu) et qui soulignent que remarquer la différence entre hommes et femmes ne s’apparente pas à un discours haineux ou transphobe?  « On part du principe que l’identité de genre est basée sur l’autodétermination, et que même si tes caractéristiques sexuelles sont (normalement) immuables, ton identité de genre, elle, se construit petit à petit, évolue, et n’appartient qu’à toi. Autrement dit, quand une personne dit « je me sens homme/femme donc je suis homme/femme », il faut le respecter ».

Mégenrer une personne ou ne pas respecter son identité de genre, c’est de la transphobie et c’est extrêmement violent à l’égard des personnes trans ». – Tom Devroye

Et le coordinateur d’Arc-en-Ciel Wallonie d’évoquer encore le mouvement TERF, un courant du féminisme « clairement transphobe », dont « la position de base est de dire que les femmes trans sont des hommes, soit une posture transphobe, qui essayent de rentrer par la petite porte pour détruire le féminisme de l’intérieur. Pour le mouvement TERF, les seules vraies femmes sont celles qui sont nées avec une vulve et des ovaires, et même si J.K. Rowling n’a jamais dit clairement qu’elle s’identifiait à ce courant de pensée, toutes ses prises de position indiquent qu’elle voit les femmes trans comme des hommes qui essayent de s’infiltrer ». Une raison suffisante pour passer l’auteure à succès aux Oubliettes? « C’est en discutant avec les gens et en les formant qu’on arrivera à faire évoluer les mentalités, explique Tom Devroye. C’est en éduquant les gens qu’on arrivera à des changements, mais ce sont des changements qui prennent énormément de temps et d’énergie ». Pas de formule magique, malheureusement.

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