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Comment les apps de rencontre fétichisent les personnes racisées

Kathleen Wuyard


« Est-ce qu’il a swipé parce qu’il a été séduit par mon physique, ma bio... ou ma couleur de peau? ». Il y a fort à parier qu’aucune personne blanche ne se soit jamais posé la question, mais pour les personnes racisées, le doute est particulièrement présent sur les apps de rencontre, où la fétichisation est légion.


Dans la foulée de la vague civique suscitée par la mort de George Floyd, de nombreuses formes de racisme systémique ont été remises en question ces dernières semaines – et c’est tant mieux. Recontextualisation des statues glorifiant la colonisation, noms de rue coloniaux remplacés par des noms de femmes à Etterbeek... le chemin est encore (très) long, mais on se dirige dans la bonne direction, et Grindr a suivi le mouvement: le 1er juin dernier, l’app’ de rencontres gay a annoncé sur Twitter la suppression de son filtre de recherches par origine ethnique. Un grand pas pour l’app’, mais un petit flop dans le milieu du dating en ligne, puisqu’à l’heure d’écrire ces lignes, ni OkCupid ni Hinge n’ont choisi de lui emboîter le pas. Raison invoquée par un responsable communication de cette dernière:



cela permettrait aux personnes de couleur de trouver un.e partenaire qui partage leurs expériences et leur parcours. Peut-être. Mais ce qui est certain, c’est que cela contribue aussi grandement à la fétichisation des personnes racisées.

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Des « compliments » qui n’en sont pas


Une fétichisation tellement ancrée qu’elle en est devenue acceptée, voire même, perçue comme une forme de compliments. C’est ce mec, bourré, qui va affirmer en fin de soirée que lui, il « adore les asiats’, parce qu’elles sont fines et dociles », et qui va se voir répondre par un autre prince charmant (hum) que « non mais mec t’as rien compris, une fois que tu sors avec une black, tu reviens jamais en arrière, de vraies tigresses ». Au-delà des clichés sexuels usés, le fait même d’affirmer « adorer » une origine ethnique particulière est problématique, et n’est certainement pas le compliment que la personne envisage: imaginez-vous qu’à l’inverse, une personne racisée vous regarde d’un air lubrique en vous disant « adorer les blanches », et on verra si vous vous sentez flattée...



Alice, ingénieure de 31 ans d’origine belge par son papa et chinoise par sa maman, a longtemps eu du mal à vivre avec ces clichés, jusqu’à en questionner chacun de ses choix de relation, et même, s’interdire de craquer pour certains mecs. Aujourd’hui mariée à un Liégeois, elle confie avoir « évité les mecs blancs comme la peste » après s’être retrouvée en couple avec un mec atteint de ce qu’elle appelle « la fièvre jaune ».

Au début, j’étais touchée qu’il semble si intéressé par mes origines, la culture de ma maman, la nourriture chinoise, puis ça a commencé à devenir un peu oppressant. Il avait clairement le délire de la geisha en tête, la copine asiatique sexy, soumise et dévouée, moule dans lequel je ne rentrais absolument pas, malgré tous ses efforts pour me parler de « mon héritage ». Dès que ça s’est fini, il est sorti avec une autre asiatique, une Vietnamienne cette fois, et aux dernières nouvelles, il en est à sa troisième copine d’origine similaire depuis ».


Et si le mari d’Alice, ingénieur lui aussi, l’a choisie pour son intelligence, son tempérament solaire et ses fossettes irrésistibles, la jeune femme avoue avoir longtemps préféré s’interdire de dater des blancs plutôt que de s’exposer à nouveau à cette objectification abjecte. Et elle n’est pas la seule dans le cas.

Personnes racisées vs Grindr


Pré-changement des filtres, la problématique de la fétichisation des personnes racisées était tellement répandue sur Grindr qu’un compte Instagram entier, « Personnes racisées vs Grindr », lui est dédié. « J’ai déjà fait l’amour avec un Réunionnais, c’était très bien », « je ne me suis jamais tapé d’Indien en plus », « moi j’adore les blacks » ou encore « j’ai jamais testé de que*e de beur et ça m’intéresserait », ça vole (très) bas et ainsi qu’en témoigne Alexandre, un jeune utilisateur liégeois d’origine espagnole de l’app’, c’est malheureusement constant.





« Ca m’est arrivé quelques fois que des personnes me disent que ça se voit que j’ai « des origines ethniques », me demandent d’où je viens et me disent que « ça les exciterait trop de faire l’amour avec un Espagnol », mais ce n’est pas quelque chose avec lequel je joue. Je ne mets même pas que je parle espagnol sur mon profil, d’ailleurs », explique Alexandre, qui concède que c’est plus facile pour lui de cacher ses origines que pour une personne dont la couleur de peau est plus foncée que la sienne. « Je sais que c’est quelque chose qui existe beaucoup plus pour les Noirs et les arabes, il y a une fétichisation très présente, avec des propos complètement déplacés. Ca fait partie d’un fantasme lié à l’industrie du porno où il y a des catégories, « interraciales » par exemple, ou bien même des films qui jouent à fond sur des clichés déplacés, style cinq beurs qui font l’amour violemment à un mec passif... C’est un vocabulaire qui s’installe sur le profil de certaines personnes, la fétichisation devient normalisée, il y a même des gens qui vont mettre « cherche Noir pour un plan interracial » en description par exemple ».

Dater en eaux troubles


D’origine congolaise, Marianne Celis, mieux connue sous le nom de MULAKOZè pour celles qui suivent son blog engagé, dénonce elle aussi la fétichisation encouragée par les applications de rencontre. Noire de peau et atteinte d’un handicap physique (elle ne dispose que d’un pouce sur chaque main, ses autres doigts ayant été amputés), elle se décrit comme appartenant à « une zone grise », « les clichés sur ces deux aspects fusionnant souvent sur les applications de rencontre ».

Être fétichisée, c’est assez abstrait pour des personnes qui ne (savent pas qu’ils) l’ont été, mais ça implique que la personne qui vient me draguer le fait parce que ma couleur de peau correspond à un stéréotype qu’il associe comme désirable sexuellement parlant, et il ne s’intéresse à moi que par ce biais. Niveau fétichisation, j’ai à la fois le fait d’être fille noire, donc perçue comme étant « assertive, dévouée et bonne au lit », et j’ai aussi la fétichisation du handicap, où on me perçoit comme plus docile ».


Des clichés parmi lesquels Marianne confie devoir surfer en permanence, quitte à risquer de perdre pied. « Comme je suis noire, on part directement du principe que je suis née ailleurs et on focalise sur mes origines, mon passé, ma culture... Certaines personnes m’ont même déjà demandé si j’étais « une vraie noire ». Et d’ajouter dans un éclat de rire que « parfois, t’es un peu le guide touristique, c’est comme s’ils imaginaient qu’ils allaient voyager en t’embrassant ou en te faisant l’amour ».



Une situation qui ne l’a pas toujours amusée, et qui continue de l’exaspérer, même si elle choisit de rire de certains aspects. Tout en faisant bien la distinction entre la fétichisation et les préférences esthétiques (« on a tous des traits physiques qui nous plaisent plus que d’autres, c’est normal »), Marianne regrette que les applications et sites de rencontre facilitent l’objectification des personnes racisées. « Il existe pas mal d’applications dédiées uniquement à ça, par exemple « spécial rencontres beurettes » ou « spécial rencontres couples mixtes. Je trouve ça hyper dérangeant, rencontrer une personne juste parce qu’elle appartient à une communauté, c’est vexant: je suis noire, je n’ai pas honte de l’être, mais je ne suis pas toutes les femmes noires et je ne veux pas être une case à cocher ». Et de souligner la tendance des apps de rencontre à décomplexer ce type de fétiche, avant de rappeler l’évidence même: « nous sommes des individus avant tout ».



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