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© Médecins et grossophobie - Getty Images

Avec ces femmes qui fuient le médecin pour se protéger de la grossophobie

Kathleen Wuyard


Si la plupart des personnes ont la chance de laisser les moqueries loin derrière, dans la cour de récré, pour les personnes en surpoids, la grossophobie colle à la peau, même (ou surtout?) chez le médecin. Jusqu’à pousser certaines femmes à éviter d’y aller, parce que la souffrance qu’elles y rencontrent est plus douloureuse que la maladie.


Alice n’oubliera jamais son premier rendez-vous chez la gynéco. Sur les conseils de sa meilleure amie, la Liégeoise s’était rendue dans le cabinet d’une médecin installée sur les quais, prévenue que « c’est désagréable mais ça ne fait pas mal ». Le spéculum, donc, car pour Alice, la visite a été la source d’une douleur et d’une honte cuisantes, qu’elle ressent encore vivement quinze ans plus tard. « J’ai fait du sport de haut niveau pendant toute mon adolescence, donc bien que mince et rentrant sans peine dans du S, j’avais de la masse musculaire. 63 kilos pour un mètre 69, pour être exacte. Je m’en rappelle parce que je n’oublierais jamais ce chiffre et ce que la gynéco m’a dit après que je sois montée sur la balance ».

Oulah, il va falloir faire attention, vous êtes à votre poids maximal là, il ne faut pas prendre un kilo de plus ».



« Je suis entrée dans son cabinet inquiète de ressentir une gêne durant l’examen et j’en suis ressortie avec un complexe à vie » raconte la jeune femme qui, encore aujourd’hui, entend la voix de cette gynécologue à chaque fois qu’elle se pèse, et confie avoir développé une relation très complexe avec la nourriture, persuadée de se trouver au bord d’un précipice, analysant chaque bouchée pour ne pas y tomber. Et pourtant, avec ses 63 kilos pour 1m69, soit un IMC de 22,5, Alice était loin d’être obèse ou même en surpoids, ce qui laisse supposer le poids de la grossophobie quand on a l’audace de ne pas rentrer dans un 38.

Les médecins qui n’aimaient pas les gros


Pour Virginie, tout a commencé à l’enfance. Une enfance durant laquelle cette psychologue de 31 ans, maman de deux enfants, réalise aujourd’hui qu’elle n’était pas grosse, quoi qu’elle ait pu en penser à l’époque. Sauf qu’avec un père et un grand-père médecins nutritionnistes, « on ne manquait pas de médecins qui n’aiment pas les gros dans la famille » raconte avec un rire désabusé celle qui confie parvenir à en rire aujourd’hui mais en avoir beaucoup souffert en grandissant. Et de se rappeler de l’humiliation de la première visite médicale, quand elle n’avait que 8 ans, et que la médecin, une connaissance de son père, a déclaré devant toute la classe que c’était « quand même incroyable, avec un papa nutritionniste » que mon poids soit « une catastrophe pareille ». « J’avais juste envie de disparaître, sa remarque a ouvert la porte a des tas de moqueries parce que si un médecin le dit, alors tout le monde a bien droit de le dire aussi » raconte Virginie, qui, si elle arrive aujourd’hui « hyper facilement » à dire qu’elle est grosse, l’a super mal vécu, « surtout à l’adolescence, quand j’ai commencé à beaucoup grossir ». D’autant que depuis cette première visite médicale, les humiliations se sont enchaînées.

Je ne me rappelle pas d’une seule fois où je suis allée chez le médecin et où on ne m’a pas fait de remarque sur mon poids. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu’un médecin me parle de mon poids si c’est en relation avec ma visite, ou si c’est dans une optique de santé globale, mais ça devient un problème quand c’est systématique, humiliant et complètement infantilisant. Chaque fois, on me dit que je suis grosse. Merci, je passe devant un miroir plusieurs fois par jour et je ne suis pas débile ».


« Quand j’ai une angine, j’aimerais qu’on soigne mon angine, pas que je suis obèse, je ne vois pas le rapport » tempête Virginie, qui, à force d’humiliations, en finit par mettre sa santé en danger: « quand je suis malade, j’attends tellement avant de consulter, par crainte des remarques, que quand je me décide enfin à y aller, je suis au bord de l’hospitalisation ». Et de raconter cette visite chez la médecin du village où elle venait de déménager, et où, alors qu’elle consultait pour une crise d’urticaire, elle a d’abord dû subir 20 minutes (« c’est long, vingt minutes ») de soliloque et de remarques sur son poids.

Médecins et grossophobie - Getty Images
Médecins et grossophobie – Getty Images


« J’étais venue en consultation avec mon fils, et la médecin m’a demandé, devant lui, si je savais à quel point c’était dangereux d’être obèse et si je voulais que mon fils soit orphelin. C’est seulement après avoir fini de me houspiller qu’elle m’a demandé pourquoi je venais, et en sortant de chez elle, j’ai décidé de ne plus aller chez le médecin » raconte Virginie. Qui, forte du constat que ses « copines grosses » étaient logées à la même enseigne, a lancé le collectif La Masse, qui milite pour la « libération de la grosse parole » et envisage de partager une liste de médecins « safe« , dès que celle-ci aura été compilée. « La grossophobie n’est pas présente que dans le corps médical, c’est complètement politiquement correct et ça ne choque personne. Les gens ne le voient pas parce que ça ne les concerne pas: si vous êtes mince, vous ne risquez pas de remarquer que les accoudoirs des chaises de la salle d’attente empêchent certaines personnes de s’asseoir. J’entends les personnes qui brandissent l’argument de la santé, mais se préoccuper de la santé de quelqu’un ne veut pas dire l’humilier ».

Au régime avant d’aller chez le médecin


Céline, elle, avait 22 ans et venait d’emménager dans une nouvelle ville quand elle s’est mise en quête d’un médecin traitant. « J’étais en léger surpoids, mais je ne me suis jamais considérée comme grosse. Comme beaucoup de femmes, j’étais un peu incertaine par rapport à mon physique, et mes kilos en trop me gênaient, mais ce n’était pas catastrophique non plus » se souvient la jeune femme. Et puis vient ce week-end où fatigue intense, état fébrile et intenses douleurs intestinales lui tombent dessus, ce qui la pousse à appeler d’urgence le médecin de garde. D’emblée, la visite commence mal: « il m’a mise mal à l’aise dès mon arrivée, il m’a accueillie très froidement, de manière pas du tout rassurante ». Après une brève anamnèse, il lui demande de but en blanc d’estimer son poids, ce que Céline fait approximativement, n’ayant pas encore de balance dans sa nouvelle maison et ne voyant accessoirement pas bien le rapport entre son poids et ses douleurs aux intestins. « Après m’avoir regardée d’un air dubitatif, il m’a demandé de monter sur la balance pour vérifier, et quand il avait que je pesais 4kg de plus que ce que j’avais estimé, il s’est lancé dans un sermon sur mon surpoids ».

Pas besoin de poser de diagnostic, j’étais juste grosse, gage de mauvaise santé, et ce n’était pas étonnant que je sois fatiguée puisque j’étais grosse. Pourquoi d’ailleurs? Est-ce que je faisais du sport? À quoi ressemblait mon alimentation? Peu importe mes réponses, il avait déjà les siennes en tête et j’étais coupable de mon état ».


« Je me suis sentie humiliée, prise en défaut comme une petite fille face à cette figure d’autorité » se souvient Céline. « Confrontée à son jugement, j’ai commencé à pleurer et il m’a ignorée. J’ai dû insister pour qu’on parle du problème de santé qui m’avait amenée dans son cabinet, ce à quoi il m’a dit qu’il ne savait pas, que c’était probablement la maladie de Crohn (dont je ne souffre pas, une visite chez un autre médecin ayant permis de déceler une gastro-entérite carabinée ainsi qu’une mononucléose) et qu’il ne pouvait rien pour moi ».

En partant, il s’est permis de me dire que ce n’était pas plus mal que je sois malade et que je n’arrive pas à manger. « Ca vous aidera à puiser dans vos réserves! Vous verrez, ça vous fera du bien ». Ces mots résonnent encore en moi aujourd’hui ».


D’ailleurs, « depuis lors, j’hésite avant d’aller rendre visite chez le généraliste, m’astreignant parfois à des régimes drastiques avant de consulter pour un problème de santé. Au cas où on me demanderait encore de monter sur la balance… »

Médecins et grossophobie - Getty Images
Médecins et grossophobie – Getty Images

« Être victime de grossophobie, c’est reconnaître qu’on est gros »


« On peut être de toutes les couleurs, de toutes les orientations sexuelles, de tous les genres ou sans genre, de toutes confessions, … mais être gros, ça non. Être gros, c’est être sale, c’est être en mauvaise santé, c’est prendre trop de place, c’est être une cloque sur la fesse de l’humanité » commence Nancy, maman de trois enfants et prof de secondaire en pleine réorientation professionnelle. Pour la Bruxelloise, si la grossophobie reste si répandue, c’est parce que « reconnaître qu’on est « victime » de grossophobie, c’est reconnaître que l’on est gros. Et pour certaines ou certains, c’est une honte et un véritable combat que de ne pas ou plus l’être ». Ou bien, parce que comme dans son cas, ils ne le savaient même pas.

Je n’ai jamais été mince mais pas grosse non plus et ce durant très longtemps. J’avais un corps que j’aimais et qui était en assez bonne santé. L’hiver je m’arrondissais un peu et au printemps, je perdais ce que j’avais accumulé durant mes hibernations. Les grossesses ont amené quelques kilos en plus à chaque fois. Mais rien de tragique. En tout cas pas pour moi ».


« J’ai fait des régimes de ci, de là chez WW, par exemple. J’ai beaucoup écouté les histoires des femmes surtout présentes aux réunions et c’était poignant. J’ai été de plus en plus attentive à cette thématique et cela m’a permis d’écrire quelques nouvelles ou autres petits textes (dont une a eu l’honneur d’être publiée dans Flair d’ailleurs). À vrai dire, j’étais sensible, touchée et révoltée par ce qu’elles vivaient mais, moi, je ne me sentais pas grosse. Ronde tout au plus mais c’était de l’ordre du normal dans mes critères. Et les éventuels regards de désapprobation que l’on pouvait me jeter passaient assez vite à la trappe de mon indifférence » se souvient Nancy. Végétarienne depuis plus de 25 ans, elle se définit comme plutôt du genre « légumes, quinoa, eau chaude », sans lactose ni gluten depuis quelques années, et attentive à son alimentation, malgré certains craquages festifs. Et puis il y a cinq ans, Nancy craque. Burn-out. « Mon corps était épuisé, mon mental aussi et mon âme s’était recroquevillée dans un petit coin, je ne sais trop où ». En cinq ans, malgré une alimentation relativement saine, elle prend vingt kilos, subit un deuxième burn-out et enchaîne suffisamment de symptômes préoccupants pour qu’on lui diagnostique enfin une Thyroïdite de Hashimoto, « dont un des symptômes est de prendre du poids de manière inexpliquée ». Contrainte de consulter plusieurs médecins spécialistes, Nancy est confrontée à la grossophobie pour la première fois de sa vie.

Médecins et grossophobie - Getty Images
Médecins et grossophobie – Getty Images


Rhumatologue, psychiatre, cardiologue, pneumologue… « À chaque consultation, c’est le même cirque et les mêmes réflexions et questions à propos de mon poids. Ils ont beau avoir mes résultats cliniques sous les yeux, connaître les symptômes de mes pathologies, on en revient toujours à la même chose » regrette Nancy.

Je suis une grosse madame gourmande qui doit faire un effort et ferait mieux d’éviter les viandes en sauce et les petits gâteaux. Pire, j’ai tellement fait d’excès que j’ai forcément nui à ma propre santé et ce n’est pas bien. L’infantilisation et la culpabilisation sont omniprésentes parce que, c’est bien connu, les gros sont de grands enfants ».


Et Nancy de moquer ces conseils « basiques, débiles et parfois totalement faux que l’on m’a donnés, et sur quel ton en plus, comme si j’étais la dernière des connes. Parce qu’évidemment, les gros sont bêtes aussi » dénonce celle qui s’est vue opposer incrédulité et jugement en décrivant son mode de vie sain « parce que je raconte forcément n’importe quoi et que si je vivais vraiment comme ça, je ne serais pas grosse. On m’a parlé d’efforts à faire, de manque de volonté, de respect de moi-même. Parce qu’être gros, c’est sans aucun doute se manquer de respect. C’est une évidence ». Une « évidence » simpliste et dangereuse, tant pour la santé des premiers et premières concerné.e.s que pour leurs proches: qui a oublié l’affaire Dominique Cottrez, du nom de cette maman française qui s’était dite tellement « terrorisée et choquée » du traitement reçu lors de sa première grossesse qu’elle avait dissimulé les suivantes, enchaînant par la suite les dénis de grossesse et accouchant en cachette de bébés tués dès la naissance. Un drame qui rappelle à quel point la grossophobie peut peser lourd sur le mental. « Si je comprends bien que le surpoids n’est pas idéal pour la santé et qu’il vaut mieux être plus léger que plus lourd, je n’arrive pas à comprendre pourquoi le corps médical, en général, n’a pas encore évolué sur la perception qu’il a de l’obésité ou de la forme d’un corps. La science à pourtant déjà bien progressé en la matière. Ils ne se recyclent pas ? Ne s’intéressent qu’à leur propre discipline ? » s’interroge Nancy. Qui souligne que si, pour sa part, la grossophobie qu’elle y rencontre ne l’a pas poussée à arrêter ses traitements et visites à l’hôpital, cela lui demande toutefois pas mal de recul. Un recul qu’elle aimerait voir les soignants appliquer aussi à leurs patients.



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