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© Chokito Tanja

TÉMOIGNAGE: Coline, enlevée à la naissance et victime du trafic d’enfants au Guatemala

Barbara Wesoly

Mariela n’avait que deux jours lorsqu’elle a été enlevée, victime d’un trafic d’enfants. C’était en 1986, au Guatemala. 31 ans plus tard, Coline découvre cette déchirante histoire. Son histoire. Elle pensait avoir été adoptée par des parents belges, sa mère étant trop pauvre pour subvenir à ses besoins. De la rencontre avec elle-même, mais aussi avec son pays d’origine et sa famille, sont nés une association, un livre, mais aussi et surtout le besoin de rendre justice à tous les enfants volés.


Elle s’appelle Coline. Elle est belge, a 33 ans et 2 enfants. Elle a été adoptée à l’âge de 11 mois.
Elle s’appelle Mariela. Elle est Guatémaltèque, a 33 ans. Et elle est morte 2 jours après sa naissance.

Deux identités pour une même personne. Nées du prisme d’une histoire innommable. Celle d’un réseau d’enlèvement et d’adoption d’enfants. 1986, le Guatemala est déchiré par la guerre civile depuis plus de 20 ans. Un conflit armé dont on estime qu’il a entraîné la mort de 200.000 citoyens. Mariela vient au monde à Chimaltenango, au sud du pays. Deux jours après sa naissance, les médecins annoncent à sa mère qu’elle est décédée et qu’il n’y a aucune possibilité de voir le corps, qui par une erreur, a déjà été enterré sous X, dans une fosse commune. Elle vivra trois décennies avec la certitude d’avoir perdu son enfant. 31 ans plus tard, en Belgique. Coline a grandi auprès de parents adoptifs et de frères et sœurs. On ne lui a jamais caché son adoption. Sa maman belge lui a toujours affirmé ne pas l’avoir portée dans son ventre, mais bien dans son cœur.

De sa mère biologique guatémaltèque, elle possède une photo, un nom et un bref récit. Celui d’une femme trop pauvre pour subvenir aux besoins de son enfant, ayant préféré la confier aux soins d’une famille à même de veiller sur elle. Sauf que.

Indienne, comme maman


C’est la fille de Coline qui, un jour, réveille son besoin d’en apprendre plus sur ses racines. Âgée de 5 ans et demi, cette petite blonde aux grands yeux bleus est persuadée d’être une indienne, comme sa maman, venant du lointain Guatemala. Elle pose mille questions sur ce pays et ce passé qui l’intriguent. Questions auxquelles ­Coline n’a pas de réponses. Après avoir tenté à l’adolescence de remonter le fil de son histoire, sans succès, elle a fini par enterrer cette part perdue de son existence, pour se construire en Belgique auprès des siens. Mais les années ont passé et, grâce aux nouvelles technologies et à Internet, ce qui avant nécessitait de fouiller des registres poussiéreux, parfois inaccessibles, car à l’étranger, est désormais à portée de clic. Une simple recherche avec les mots « adoption Guatemala » et dans la foulée surgissent des dizaines ­d’articles sur le trafic d’enfants et les adoptions illégales. Mais Coline a en sa possession, depuis toujours, un dossier en espagnol comprenant un jugement, des preuves de procédure, et même une carte d’identité de sa mère. Comment pourrait-elle être concernée?

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Cauchemar éveillé

Pourtant en le traduisant pour la première fois, elle découvre des incohérences, de dates ­notamment. Deux noms y figurent. Celui d’Hacer Puente, l’organisation belge en charge de son adoption, et celui d’Ofelia de Gama, témoin de sa mère biologique lors de la réalisation de l’acte d’abandon. De quoi entamer des recherches plus poussées. Après des contacts avec une agence d’adoption française, elle est mise rapport avec Carmen Maria Vega, chanteuse et comédienne d’origine guatémaltèque. Celle-ci lui raconte avoir été enlevée à sa mère à 9 mois, victime d’un réseau de vol et d’adoption de bébés. « Au départ, j’ai compati à ce qu’elle a vécu, mais je ne comprenais pas le rapport avec moi. Puis je lui ai demandé si elle avait déjà entendu parler d’Ofelia de ­Gama. Je l’entends encore me dire : ‘Si je la connais? Oui, c’est une ­trafiquante d’enfants’. Je lui ai ­raccroché au nez et j’ai été vomir. » Le choc laisse place à un état second, proche du cauchemar éveillé. Aidée du journaliste Sebastián Escalón, qui enquête sur les réseaux d’enlèvement guatémaltèques, Coline traque le moindre élément qui pourrait ­l’amener à comprendre. La logique derrière ce trafic, le commerce de l’adoption et son fonctionnement, mais aussi tout ce qui lui permettrait de reconstituer le puzzle de son ­histoire. Elle compile toutes ces ­informations en vrac, dans un cahier, sans savoir qu’elle écrit déjà la genèse de ce qui deviendra son livre.

Je me disais que si demain je me faisais ­renverser dans la rue, tout ce que ­j’aurais découvert, à même d’aider tant de gens aurait été perdu. Je ne pouvais laisser ça arriver ».

« Ça ne peut pas être toi, tu es morte »

En parallèle, un soir, sur Facebook, elle inscrit le nom de sa mère. Et tombe sur une photo qui change tout. « Je me rappelle être partie me démaquiller et avoir mis sa photo à côté de mon visage devant le miroir. C’était ma copie conforme. C’était moi. » Elle lui envoie un message, mais il n’est pas lu. En fouillant son profil, elle trouve ses six enfants et décide d’écrire à celle qui est sans doute sa grande sœur. Une démarche compliquée car Coline ne parle pas espagnol. « Sa première réponse a été: ‘Qui es-tu? Que veux-tu? Je n’ai pas d’argent’. Je lui explique alors la situation et tout s’enchaîne, tandis que je tente tant bien que mal de raconter et de comprendre, à coups de traductions en ligne. Elle me met alors en contact avec une autre de mes sœurs à qui je raconte une nouvelle fois mon histoire. Et qui me rétorque: « C’est impossible, ça ne peut pas être toi. Tu es morte. » Au même moment, Coline reçoit trois messages de sa mère, mise au courant par ses sœurs. Elle hésite à les ouvrir, tiraillée par l’angoisse. « Puis j’ai compris que je ne pouvais pas faire machine arrière. Il fallait que je sache. Je lis ses mots:

‘Bonjour ma chérie, mon amour, je crois que je suis ta maman. Ils m’ont dit que tu étais morte.’

Tout ce que j’arrive alors à lui répondre c’est une série de petits cœurs, accompagnés d’un smiley qui pleure et d’un mot: ‘Mama’. »La maman de Coline l’appelle en vidéo. Entre le premier message avec sa sœur, et cet appel, il s’est écoulé 17 minutes. 17 minuscules minutes qui ont tout fait basculer. « Cette première fois, elle ne parle pas, elle hurle, en pleurs, hystérique, elle se griffe le visage. De mon côté je reste figée, je ne comprends pas ce qu’elle dit. L’un de mes frères arrive et la berce jusqu’à ce qu’elle se calme. Je réalise qu’elle me demande où je suis.

Elle pensait que j’étais toujours au Guatemala. Et lorsqu’elle comprend que je ne parle pas espagnol et que je suis en Europe, elle s’effondre. Je me rappelle encore. J’ai raccroché, j’étais seule cette nuit-là, mes enfants dormaient. Et je suis restée 2 heures contre le radiateur à pleurer ». Après ce premier contact, des dizaines d’heures de conversation suivent. Coline apprend progressivement son histoire, par sa mère et ses frères et sœurs. Ses premiers jours. Alors qu’elle était en pédiatrie tandis que sa mère était hospitalisée en médecine générale. Quand celle-ci a demandé à voir sa fille, on lui a répondu que son bébé avait dû être transféré d’urgence dans un autre hôpital. Mais une fois là-bas, aucune trace de l’enregistrement d’une Mariela. Et au retour, l’annonce terrible du décès de son enfant. Et que, du fait de son absence, elle a été enterrée sous X, dans une fosse commune. Le 7 novembre 1986, à seulement 2 jours. La suite, Coline la reconstitue progressivement au fil de ses recherches et de recoupements avec d’autres enquêtes. Elle découvre qu’elle a ainsi été retenue captive, 11 mois durant, en compagnie d’autres enfants, enfermés dans une maison et attachés sur un lit, avant d’être finalement adoptée.

Deux vies en une

Comment continuer alors à suivre le fil de son existence comme si rien n’avait changé? Aller travailler, voir ses amis, savourer le quotidien, quand en parallèle toutes les fondations sur lesquelles on s’appuyait perdent tout leur sens? Coline se retrouve tiraillée entre deux vies qui n’arrivent pas à se rejoindre. Ses enfants et son mari d’un côté, et sa famille au bout du monde, de l’autre. Alors, en janvier, moins de 2 mois après avoir entamé ses démarches, elle part au Guatemala pour la première fois. Toute seule. À la rencontre de son pays et de ses racines. À la rencontre de sa mère et de ses six frères et sœurs. « Je suis partie la boule au ventre, détestant l’avion, le prenant pour la première fois sans personne avec moi. Et débarquant là-bas sans parler la langue ou presque. Et puis arrivée à l’aéroport, ça a été indescriptible.

J’ai vu ma mère et mes frères et sœurs foncer à travers les barrières et se précipiter pour me prendre dans leurs bras. Je n’arrivais plus à marcher, ni à respirer. Mais je sentais que j’étais chez moi. C’est comme si je n’étais jamais partie.

Elle vit près d’eux 10 jours durant. Réapprenant la culture locale. À manger, à parler, comme ce serait le cas d’un petit enfant. Depuis cette première fois Coline est repartie trois fois au Guatemala. Elle a aussi retrouvé son papa, parti vivre aux États-Unis pour fuir la guerre, et ayant lui reconstruit sa vie là-bas, désormais père de sept autres enfants. Il aura fallu 31 ans pour que Coline sache qui elle était. 31 ans pour que Mariela retourne auprès des siens. 31 ans pour que puissent naître de ces deux histoires parallèles, une identité enfin complète. Mais les années de détresse et de manque ne disparaissent pas pour autant. Pas plus que le choc terrifiant d’avoir été effacée et arrachée à ses racines. Et l’impossibilité de fuir cette question: et les autres? Tous ces autres, eux aussi proies d’un système de rapt d’enfants, au milliers de victimes. Et ces autres familles qui, comme la sienne le faisait, continuent années après années de pleurer la mort d’un enfant, ignorant qu’il leur a été enlevé volontairement. Parce qu’il lui est impensable de ne pas agir, Coline se constitue donc partie civile dans une procédure judiciaire déjà en cours en Belgique. En parallèle, suite à la découverte de centaines de témoignages sur les réseaux sociaux, faisant écho au sien, elle fonde Racines Perdues, une association œuvrant à la recherche d’origines et à réunir des familles séparées par le trafic d’enfants au Guatemala. À rassembler des mamans ­guatémaltèques, cherchant toujours leurs petits ayant disparus et de l’autre côté de l’océan, des adoptés en quête de leur famille biologique.

Rassembler les familles et les parts d’histoire

L’association se compose de ­bénévoles, travaillant avec des ­généalogistes, des archivistes, des anthropologues ainsi qu’en ­collaboration avec la Clinique de l’adoption belge et des médecins français. Elle fait le lien entre les victimes et la LIGA, le programme de recherche des personnes disparues au Guatemala et les renvoie si besoin vers différents professionnels de la santé (médecins, psychiatres, psychologues, assistants sociaux). Plus qu’un travail, c’est une mission. « On ne peut pas traîner avec un dossier, pas vraiment prendre de vacances, parce qu’on ne sait pas ce que réserve la vie et pour combien de temps ces gens seront encore là. Parfois, j’ai la chance de recevoir une demande d’aide par mail à 23 h et de retrouver la maman recherchée, en moins d’une demi-heure. Mais dans d’autres cas, on n’obtient pas de réponse. Certains ne sauront jamais, car les maternités n’existent plus et qu’on a effacé toutes traces de leurs origines. » Et puis il y a ce livre écrit par Coline, témoignage de son ­histoire, enquête remontant le fil d’une vie, et par là même de ­beaucoup d’autres. Né d’un besoin de transmettre et de laisser un ­héritage. Pour ses propres enfants, mais aussi pour toutes les ­victimes.

L’adoption a déjà un tel impact sur une personne, que ce soit ­sentimentalement, juridiquement, émotionnellement et même ­physiquement. Mais avoir en plus été arraché·e à sa famille ajoute un ­traumatisme énorme. Je souffre d’un choc post-traumatique. Et nous sommes nombreux dans ce cas.

Nombreux à avoir des troubles de l’abandon et de l’affection aussi. C’est pour tous ces enfants que j’ai écrit. Pour leur dire qu’ils n’ont pas à avoir honte de qui ils sont, de ce qu’ils sont. Qu’ils ne sont que des victimes. Et pour ceux qui ne sont plus là. Pour certains, la douleur a été tellement forte, qu’il n’était plus possible de continuer à vivre. » Derrière la soif de justice, le besoin de vérité et l’engagement de Coline-Mariela, affleure aussi la fatigue. Celle de vivre deux vies en une, de mener deux existences de front et de combattre les fantômes de tout un pays. « Parfois je suis à bout et épuisée. Mais lorsque je réunis une famille, que je leur permets de se retrouver, mon besoin de continuer n’en est que plus grand. Et je ne m’arrêterai pas tant que je ne les aurai pas tous retrouvés. »

« Maman, je ne suis pas morte », disponible dès novembre 2021 aux éditions Kennes »

 

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