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Morgane Gielen

TÉMOIGNAGE: « Ma mère est devenue un homme »

Que se passe-t-il si quelqu’un de votre famille proche est une personne trans et décide de changer de sexe? Antje, 18 ans, est la fille aînée de Casper, 41 ans, son parent trans, qu’elle appelle Daddy. Durant des années de lutte et de souffrance, Casper ne s’est jamais senti femme et a toujours voulu vivre sa vie en tant qu’homme. Antje l’a soutenu dans sa transition. Rencontre.

Casper: “Du point de vue biologique, je suis né femme. Mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours su que quelque chose n’allait pas. Il est difficile de mettre des mots sur ce sentiment particulier. Je pourrais le décrire ainsi: je ne me sentais pas chez moi dans mon propre corps et n’étais pas en paix avec le sexe que j’avais reçu à la naissance, même si j’étais beaucoup trop jeune à l’époque pour réaliser que je doutais de mon identité de genre. Ce dont je me souviens surtout, c’est que durant mon enfance, mes professeurs me réprimandaient souvent d’avoir utilisé les toilettes des garçons. Je n’ai jamais eu d’amis non plus. Je n’ai tout simplement pas trouvé ma place parmi les filles, alors que je me sentais généralement comme un poisson dans l’eau parmi mes pairs masculins. Bien sûr, je ne savais pas que j’étais transgenre à l’époque, mais je réalisais que c’était compliqué.”

Antje: “Parce que mon grand-père disait souvent: ‘Si l’un de mes enfants s’avérait ne pas être hétéro, je le mettrais à la porte’, Daddy a gardé ça pour lui pendant des années. Avouer qu’il voulait être un garçon, c’était hors de question.”

Casper: “Alors j’ai essayé maintes fois de mener ma vie en tant que femme. Quand j’ai eu une vingtaine d’années, j’ai rencontré Gert, avec qui je me suis marié et avec qui j’ai partagé amour et souffrance pendant près de vingt ans et eu deux beaux enfants. Au fur et à mesure que les années passaient et que le trouble d’identité sexuelle devenait de plus en plus courante dans les médias, les choses ont commencé à être plus claires et j’ai réalisé que j’étais un homme trans. Mais même après cette prise de conscience, je n’ai rien dit. C’était déjà assez compliqué pour moi de pouvoir saisir et affronter cette réalité, alors en parler aux autres... Le fait d’avoir un mari et des enfants a rendu les choses plus compliquées. En fait, j’ai gardé le silence jusqu’à ce que je ne puisse plus me taire, jusqu’au moment où j’étais devenu tellement malheureux qu’il fallait faire quelque chose, car ce n’était plus vivable pour moi.”

“Avant que Daddy nous l’annonce, ma sœur cadette Maite (qui a 14 ans) et moi-même avons découvert qu’il avait créé un profil Facebook avec le nouveau prénom qu’il s’était choisi. Peu de temps après, notre papa a aussi tout découvert en tombant accidentellement sur le profil.

Pas de moustache

Casper: “Quand Gert a découvert mon nouveau profil en janvier 2018, il a d’abord été surpris. Mais presque tout de suite il m’a avoué qu’il avait toujours senti qu’il se passait quelque chose. Mon mari m’a alors dit qu’au fond de lui, il savait que ce jour viendrait. Nous en avons parlé pendant des jours et des heures et avons examiné les étapes que je devais franchir pour devenir moi-même. Après une visite chez notre médecin généraliste, j’ai contacté une équipe de genre nt, où j’ai été placé sur la liste d’attente pour un premier entretien. À ce moment-là, je n’avais qu’une idée en tête: comment vais-je gérer cela avec les enfants? Comment puis-je le dire à Antje et Maite?”

Crédit: Morgane Gielen

Antje: “Daddy et Papa avaient décidé de tout nous dire durant les vacances de Carnaval de la même année. Je me souviens très bien de nous quatre assis à table un soir. Il nous a alors dit qu’il avait une annonce importante à faire et qu’il voulait entendre nos avis à ce sujet. À l’époque, je n’avais encore jamais entendu parler du mot ‘transgenre’, mais quand Daddy nous a confié qu’il était très malheureux en tant que femme et qu’il voulait vivre sa vie d’homme, j’ai répondu: ‘Si c’est ce que tu veux vraiment, alors fais-le’.”

Casper: “Je connais bien mes filles, même si je ne pouvais deviner à l’avance comment elles réagiraient face à cette nouvelle. Cela aurait pu aller dans les deux sens, mais leur réaction fut bien plus belle que je n’aurais pu l’imaginer. La plus jeune était aussi très positive, comme Antje, même si elle avait une condition (rires): je n’avais pas le droit de me laisser pousser une moustache, puisque son papa en a déjà une.”

Un soutien inconditionnel

Antje: “Après son coming out, Daddy a immédiatement reçu mon soutien inconditionnel. À ce moment-là, nous ressentions surtout de la joie. J’étais heureuse qu’après tout ce temps, il puisse enfin s’exprimer et qu’il n’ait plus à nous cacher sa vraie personnalité. Ai-je raté certains signes durant mon enfance? Je n’avais aucune idée de ce que Daddy pouvait ressentir. Mais c’est vrai qu’il portait toujours des vêtements neutres ou masculins et avait les cheveux courts, alors que la plupart des mamans avaient une coupe de cheveux plus longue.”

Casper: “Je ne me suis jamais mis sur mon 31 en étant femme, seulement pour ma communion et ma confirmation. Je me suis même marié en costard (rires).Au cours de cette même conversation, les filles ont aussi demandé comment elles devaient m’appeler. ‘Papa 1’ et ‘Papa 2’c’était trop compliqué pour moi, alors c’est devenu ‘Daddy’. Antje et Maite ont aussi eu leur mot à dire sur mon prénom. Je m’appelais ‘Cas’ et mes filles en ont fait ‘Casper’. Dès qu’elles ont été mises au courant, j’ai essayé de les impliquer le plus possible dans ma transition, car cela a évidemment eu un impact majeur sur elles aussi.”

Antje: “Même is je n’ai pas eu besoin de temps pour digérer l’annonce de Daddy, j’ai eu du mal à annoncer à ma classe qu’un de mes parents était transgenre. Mes camarades le comprendraient-ils? Ou jugeraient-ils Daddy? C’est pourquoi je n’ai pas dit que papa était en transition.”

Casper: “Je suis allé à l’école avec mes deux filles pour informer la direction et les enseignants de ce qui se passait et de ce qui allait m’arriver. Je voulais éviter qu’Antje et Maite ne soient harcelées, et cela ne s’est jamais produit. C’est une bonne chose...”

Morgane Gielen

Des doutes et des questions

Antje: “Dès que j’ai annoncé la nouvelle, on m’a posée beaucoup de questions. Pendant deux ans, j’ai dû expliquer un certain nombre de choses (rires).Mais presque tout le monde a réagi de manière compréhensive et positive.”

Casper: “Fin juin 2018, j’ai eu mon entretien d’admission et j’ai reçu le feu vert pour le traitement et les opérations ultérieures. Malheureusement, mon mari a eu une crise cardiaque quelques jours plus tard. Heureusement, il s’en est bien sorti, mais cet événement a laissé des traces. Cela a rendu la tâche un peu plus difficile pour Maite qui s’est retrouvée avec beaucoup de doutes et de questions. ‘Seras-tu toujours ma maman?’ ‘Et si tu changeais dans le sens négatif et n’étais plus le même?’ Comme elle vivait mal la situation, je l’ai emmenée chez le médecin, où elle a pu raconter son histoire, sans filtres. Elle est ensuite allée voir un psychologue pour enfants pendant un certain temps, et cela lui a fait du bien. Il y a quelque temps, j’ai demandé à Maite si j’avais vraiment changé. Elle a hoché la tête et répondu: ‘Oui. Maintenant, tu es encore plus fou qu’avant’ (rires).”

“Avant que sa transition ne commence, Daddy a pris le temps et fait l’effort pour passer en revue et expliquer en détail toutes les étapes du chemin vers son nouveau moi. Avec ma sœur, nous savions donc parfaitement quelles opérations suivraient et combien de temps environ sa convalescence prendrait.”

Antje

Casper: “Toutes les personnes transgenres n’ont pas besoin d’une transition. Je pensais que c’était essentiel, car même enfant, je détestais l’idée de développer de la poitrine pendant la puberté. J’ai vécu cela comme une terrible réalité à laquelle il n’y avait aucun moyen d’échapper. J’ai détesté mon corps pendant des années. Chaque confrontation était celle de trop. J’ai sauté de joie lorsque ma mastectomie sous-cutanée (ablation des seins, ndlr) a été réalisée en février 2019. Le lendemain, j’ai reçu ma première injection de testostérone et juste avant l’été 2020, l’hystérectomie (chirurgie dans laquelle l’utérus et parfois les ovaires sont retirés, ndlr) a eu lieu. Maintenant il faut encore attendre la phalloplastie (reconstruction du pénis, ndlr), mais heureusement pour moi le plus important est déjà derrière nous. Ma mastectomie a été un véritable tournant.”

Beaucoup d’amour et d’acceptation

Casper: “Je pense que la situation devient encore plus complexe si on ne se dit pas les choses avec transparence. Une communication ouverte est essentielle et d’autant plus importante si vous êtes en couple et/ou avez des enfants. Il y a peu, je suis allé consulter le psychologue de mon Centre de sexologie et de genre. Apparemment, je suis l’une des rares personnes transgenres à avoir réussi sa transition. Beaucoup d’autres (qu’elles optent ou non pour une transition thérapeutique et/ou chirurgicale) continuent à lutter avec elles-mêmes, rompent avec leur partenaire de vie et/ou doivent même faire face à des enfants et/ou des parents qui refusent tout contact. Je ne peux pas le concevoir.”

Antje:“Dans notre famille et notre entourage, il y a beaucoup d’amour et de tolérance.”

Casper: “J’ai également été accueilli à bras ouverts dans notre club de judo. Après ma première opération, je suis passé dans le vestiaire des hommes, mais c’est la seule chose qui a vraiment changé. Je n’ai pas du tout l’impression de devoir investir davantage dans mes relations pour garder le même lien. Mes parents ont aussi bien réagi. J’ai un jour pris de court ma mère en lui demandant si elle m’aimerait toujours si je devenais son fils. Cela l’a prise par surprise, mais nous sommes toujours aussi proches aujourd’hui. Elle n’avait pas prévu ma transition et utilise encore parfois les mauvais pronoms. Si j’avais su que mon père réagirait de manière si positive, j’aurais peut-être franchi le cap beaucoup plus tôt. La relation que j’ai avec lui a toujours été compliquée, mais les choses se sont beaucoup améliorées depuis que je suis devenu son fils.”

Antje: “Mon homme, Kevin, est fan de Daddy! Comment lui ai-je annoncé que Daddy est transgenre? En fait, je n’ai pas eu à le faire... Après que Kevin soit venu chez nous pour la première fois, j’ai reçu un SMS me demandant si mes parents étaient homosexuels. J’ai répondu que non, puis il a lui-même demandé si l’un de mes parents était trans.”

Casper: “Ce qui a aidé à faire avancer les choses, c’est la fois où j’étais sur le toit et que Maite a demandé où était son papa. Kevin m’a alors pointé du doigt, ce à quoi Maite a crié: “Non, ça c’est Daddy! J’ai besoin de Papa.”

Trop de pommes pourries

Antje: “Kevin n’en n’a jamais fait une montagne. Il n’oserait même pas. Malheureusement, il y a des facteurs externes sur lesquels vous n’avez absolument aucun contrôle. Daddy a par exemple été persécuté par son ancien employeur.”

Casper: “Ça a été si difficile que j’ai perdu vingt kilos en quelques mois et que finalement je ne suis jamais retourné au travail.”

Antje: “Nous avons aussi souffert de ce harcèlement. Au bout d’un moment, Daddy était à nouveau heureux, mais il a ensuite replongé. J’ai trouvé cela très confrontant et j’ai aussi eu peur que la même chose m’arrive, en tant que fille d’un parent trans… Je me fais souvent du souci, surtout quand j’entends dans les médias comment les personnes transgenres ou ayant une orientation différente sont parfois traitées et victimes de violences inouïes. Dans ce genre de moment, je ne peux qu’espérer que Daddy n’ait jamais à vivre ce genre de choses et qu’il ne se fasse jamais tabasser. Je ne suis pas du tout fataliste, mais c’est quand même une peur qui pourrait me hanter pour toujours. Au bout du compte, il y a encore beaucoup d’intolérance.”

Casper: “Gert et moi, par exemple, ne marcherons jamais dans la rue main dans la main. Pas parce que nous ne le voulons pas, mais parce que nous n’osons pas. Heureusement, nous n’avons jamais dû affronter quelqu’un de mal intentionné, mais nous ne sommes pas non plus à l’aise avec cela. Il y a tout simplement trop de pommes pourries dans cette société.”

Antje: “Malheureusement, cela va prendre encore un certain temps avant que tout le monde soit accepté tel qu’il est. Je suis moi aussi loin du cliché de la femme. Comme Daddy, je n’aime pas les robes et je ne porte pas de talons. Je me sens femme, mais je préfère les vêtements confortables. Est-ce si difficile de traiter les autres comme vous voudriez être traité? Vivre et laisser vivre. Ai-je déjà eu l’impression d’avoir perdu ma mère? Non. En fait, je n’ai plus de mère, mais j’ai un parent beaucoup plus heureux à la place. J’aime que Daddy soit devenu l’homme qu’il est aujourd’hui. Ce qui est bien aussi, c’est que je peux toujours le contacter pour toutes mes questions qui concernent les femmes. Daddy est la personne qui m’a conseillée lorsque j’ai eu mes premières règles, et aujourd’hui, rien n’a changé.”

Casper: “Je suis heureux d’accompagner mes filles au magasin de lingerie et de les aider si nécessaire. J’ai l’impression d’être devenu un meilleur parent et partenaire puisque je peux être moi-même à 100 %. Je me sens de mieux en mieux dans ma peau, et cela ne peut qu’être bénéfique pour ma famille.”

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