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Lorsque les blessures d’enfance deviennent une force dans la vie d’adulte

Manon de Meersman


Puissant. Perturbant. Déstabilisant. Le lien entre l’enfance et la personne que l’on devient au cours de notre vie est indéniable. Ce que l’on vit enfant fait de nous des personnes uniques, modelées par nos relations, nos rencontres, notre apprentissage. Certaines blessures, autrefois des faiblesses, se transforment en force et nous permettent d’avancer, nous rendant fiers et fières de la personne que l’on devient. Mais le chemin avant d’en arriver là est long et semé d’embûches.


Qu’on l’accepte ou non, l’enfance que nous avons vécue a un impact considérable sur la personne que l’on devient. Catherine Audibert, psychanalyste, explique au magazine Psychologies que: « Le déterminisme génétique ne pèse pas très lourd face au vécu, y compris depuis la période utérine. Nous nous construisons au sein d’un environnement qui crée nécessairement des empreintes. Il y a des choses que nous ne pouvons pas changer : nous sommes nés de ces parents-là, à cette époque-là, dans ce milieu-là. Notre enfance, telle qu’elle s’est passée, nous a en quelque sorte modelés. Mais rien n’est figé. Premièrement, parce que certains événements qui se produisent pendant cette période peuvent bousculer le déterminisme initial ». Un parent absent, un divorce compliqué, du harcèlement scolaire... Notre enfance nous livre avec elle un bagage parfois lourd et encombrant, nous mettant des bâtons dans les roues pour avancer sereinement et sainement. Jusqu’au jour où on parvient à mettre des mots sur son vécu et sur comment transformer ces faiblesses liées à l’enfance, en véritables forces pour avancer et être une personne aussi belle qu’on l’a toujours souhaité.

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Un évènement déclencheur



Emma* a vécu une enfance heureuse, mais le divorce de ses parents et la relation qui s’en est suivie avec son père ont toujours été les choses les plus compliquées à gérer dans sa vie. « Mes parents ont divorcé quand j’avais 4 ans et j’allais une semaine sur deux chez mon père. Mon père est une personne dite manipulatrice, toxique, agressive, qui ment, qui nous faisait culpabiliser mon frère et moi, et qui était très autoritaire, explique-t-elle. Avec lui, on ne savait jamais comment réagir, alors que chez ma mère, tout allait bien et c’était un lieu où il était véritablement possible de se ressourcer ». Nathan* a également vu ses parents divorcer lorsqu’il était enfant et s’il devait résumer son enfance en un seul mot, ce serait « perturbé ». « Mes parents se sont séparés quand j’avais 2 ans et demi de manière assez compliquée. Je ne m’en souviens pas, mais je l’ai mal vécu. Je suis devenu difficile et j’étais violent, raconte-t-il. En grandissant, je suis resté difficile. Je mordais beaucoup et j’ai été jusqu’à lancer des ciseaux sur la tête d’un camarade lorsque j’étais en maternelle. En primaire, pareil. Ma mère venait souvent me rechercher dans le bureau de la directrice, j’étais exclu de la classe, je me battais, j’essayais d’être dominant, j’étais le leader de mon groupe d’amis et certains avaient peur de moi ».

Les parents constituent des figures essentielles au développement de l’enfant. Une relation aimante apportera à ce dernier confiance et estime de soi. L’enfant a besoin de voir qu’on lui accorde de l’importance pour s’épanouir et comprendre qui il est. Déjà en 1958, John Bowlby, psychiatre, expliquait à travers sa théorie de l’attachement que l’enfant développe sa propre représentation des relations et de son environnement à l’image des relations qu’il a entretenues avec ses parents. De cette manière, du temps de qualité passé avec l’enfant participera à un développement sain, mêlant amour, surveillance, encadrement. « Le fait de reconnaître les besoins de l’enfant en réagissant promptement et de façon adaptée à ses signaux soutient l’apprentissage, en partie en facilitant le développement de mécanismes lui permettant de faire face au stress et à la nouveauté dans son environnement, explique le Dr Susan H. Landry, psychologue du développement. La répétition d’expériences positives permet de bâtir un lien de confiance entre l’enfant et le parent, qui permet à l’enfant d’internaliser en fin de compte cette confiance puis de généraliser ses apprentissages à ses nouvelles expériences ». Lorsque ce lien est bancal, brisé ou amoché, il devient alors difficile pour l’enfant de trouver ses marques, allant jusqu’à garder des blessures de ce qui lui a manqué durant l’enfance, dans la vie d’adulte.

Les blessures de l’enfance ont le goût du rejet, de l’abandon, de l’humiliation, de l’abus, de la trahison, de l’injustice, de la détresse, de la non-reconnaissance, de la carence affective, de la maltraitance physique, verbale ou par défaut de soins ».


détaille Catherine Audibert, expliquant que le ressenti est d’autant plus fort que l’enfant est dépendant de ses parents. « Comme je suis fils unique du côté de ma mère, j’étais souvent seul et je me suis renfermé en jouant beaucoup aux jeux vidéo, en lisant énormément, en écoutant pas mal la radio. Toute mon enfance, je suis resté dans ma chambre, isolé, explique Nathan. Après, toujours dans l’enfance, c’était compliqué avec mon père et ma belle-mère. Mon père était alcoolique, j’ai eu plein de problèmes avec lui où il oubliait de venir me chercher, où il était trop saoul. Ma belle-mère essayait de me faire croire que mon père n’était pas mon père, elle me frappait lorsque j’allais chez elle… Au bout d’un moment, je ne suis plus allé chez mon père, j’allais chez ma grand-mère, la mère de mon père et c’est là que mon père venait me rendre visite et encore, quand il y pensait… J’ai vécu un gros manque du côté paternel », avoue-t-il. Emma a également souffert du manque de figure paternelle à laquelle se raccrocher de son enfance jusqu’à son adolescence. Une blessure qui la fait encore souffrir aujourd’hui. « Je me suis éloignée de mon père au maximum, mais c’est encore dur. Lorsque je vois un père avec sa fille, ça me rend très triste car je ne l’ai pas connu ce lien », explique-t-elle.

Faire face à la difficulté


Jade* a vécu une enfance agréable, jusqu’à l’âge de 12 ans où son monde s’est écroulé. « J’ai découvert l’infidélité de ma mère, explique-t-elle. Même si je ne comprenais pas bien ce qui se passait, cela m’a fortement perturbée et les rapports avec ma mère se sont détériorés au fil du temps. Lorsque j’ai eu 15 ans, j’ai voulu mettre les choses au clair avec elle, mais malheureusement cela a été mal compris et j’ai été mise à la porte de chez moi. À ce moment-là, j’ai commencé à sortir tard le soir et les mauvaises influences ont quelque peu touché ma scolarité. Je suis subvenue à mes besoins par moi-même ». L’enfance de Camille, quant à elle, n’a pas été toute rose non plus et a vécu le divorce de ses parents lorsqu’elle avait 6 ans. « J’étais très mal dans ma peau depuis mon plus jeune âge et au divorce de mes parents, je me suis concentrée sur les animaux et surtout les chevaux pour distraire mon quotidien assez horrible. À l’âge de 12ans, j’ai décidé de ne plus vivre chez ma maman et de me concentrer sur mes études avec l’aide de ma marraine. Ma mère était devenue alcoolique et je ne savais pas comment me protéger de cette maladie vis-à-vis d’elle et c’est pourquoi j’ai décidé de fuir, explique-t-elle.

Je suis tellement rancunière que je n’ai plus été voir ma maman pendant 4 ans, et hélas je ne l’ai ensuite plus jamais revue puisqu’elle est décédée d’une crise cardiaque. En cause: l’alcool. Je suis alors entrée dans une phase de remise en question énorme où je ressentais énormément de rancoeur envers ma propre personne ».


Ces évènements ne sont pas sans précédent dans le développement de l’enfant. Ils sont stressants et ont des effets sur la santé à long terme. Une étude menée par l’INSERM, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, a démontré que les individus qui ont vécu plus de deux situations stressantes dans leur environnement familial lorsqu’ils étaient petits possèdent une CA – charge allostatique, soit une mesure permettant de connaître le taux de cortisol ou le rythme cardiaque de la personne – plus élevée que ceux qui n’ont pas vécu d’évènements stressants. Ces évènements peuvent être un divorce ou un décès et peuvent se transformer en traumatismes. Et pour s’en libérer, il faut tout d’abord en prendre conscience.

Le risque, c’est d’avoir intériorisé les éléments destructeurs et de continuer à se les infliger à soi-même, ou de les infliger aux autres dans un scénario de répétition inconsciente », explique Catherine Audibert.


Combien de parents voit-on reproduire sur leurs enfants ce dont ils ont eux-mêmes souffert, en prétextant qu’ils n’en sont pas morts ? La souffrance provient souvent de l’enfant à l’intérieur de l’adulte. Quelque chose s’est bloqué à l’endroit d’une blessure, souvent récurrente ». Emma a pris conscience du point auquel la relation avec son père l’empoisonnait encore aujourd’hui, même après avoir pris ses distances avec lui. « J’avais vu un psy pendant 6 mois par rapport à mon père il y a quelques années. J’y suis retournée cette année, pour tout à fait autre chose, et on a finalement parlé de mon père, alors que ce n’était pas le sujet de base. Je me rends compte qu’il y a encore beaucoup de blessures à guérir et à panser. Mais je le sais et c’est un premier pas, terriblement important », explique-t-elle.

 

Un impact non-négligeable sur la personne que l’on devient


Ces évènements ont un impact sur la personne que l’on devient et sur la façon dont on évolue. Ils façonnent notre comportement vis à vis de telle ou telle situation, nous freinent à certains moments et nous encouragent à d’autres. Faire de ses faiblesses liées aux évènements stressants et traumatisants de notre enfance, de vraies forces est une tâche compliquée, mais loin d’être impossible. La clé: de la patience et beaucoup de compréhension vis-à-vis de sa propre personne. « Avec le patient, nous partons à la recherche de ce qui a porté préjudice, explique Catherine Audibert. Nous reconsidérons son interprétation des faits. Lorsque, du fouillis de votre enfance, le sens émerge et que vous découvrez ce que vous êtes, ce que vous désirez, ce que vous pouvez réaliser, votre rapport à vous-même et aux autres se modifie.

Vous ne réagissez plus aussi impulsivement, parce que les satisfactions que vous vous octroyez dans la vie vous permettent de cicatriser vos blessures, vous apportent un sentiment de plénitude que vous ne réclamez plus aux autres. Un autre scénario se reconstruit. »


Nathan voit en son enfance aujourd’hui une opportunité d’être une bonne personne, avec des valeurs fortes. « Forcément le divorce de mes parents a eu un impact sur la façon dont j’agis aujourd’hui, surtout le comportement de mon père vu qu’il a trompé ma mère. J’ai vu les dégâts que ça a fait et je ne veux jamais reproduire ça. Cela a grandement modifié ma façon de penser, à tel point que plus jeune, lorsque je trouvais quelqu’un, j’avais l’impression que je trouvais l’amour de ma vie et que jamais j’allais m’en séparer, explique-t-il. Avec ce manque de figure paternelle, j’ai du me construire seul. J’avais ma mère, mais qui avait ses problèmes également. Je ne me sens pas « mec » ou « homme » comme mes potes qui ont eu une figure paternelle peuvent l’être. Je ne sais pas comment me comporter en tant qu’homme. Je dois apprendre ça de moi-même.

Ce côté paternel influence toute ma personnalité aujourd’hui: pourquoi je suis quelqu’un qui réfléchit énormément? Car j’ai été isolé. Pourquoi je manque de confiance en moi? Parce que je n’avais pas de figure paternelle qui approuvait qui j’étais. Tout ça fait qui je suis aujourd’hui. »


Depuis peu, Emma prend conscience de ce que la relation avec son père a apporté à sa vie actuelle. Cette relation a défini, sans même qu’elle ne s’en rende compte avant, la femme qu’elle est aujourd’hui. « Mon enfance a influencé ma vie. Aujourd’hui, j’arrive à très vite cerner les gens: si je les sens pas, je les sens pas, car j’ai vécu avec une personne toxique donc je peux reconnaître ces personnes, explique-t-elle. Mon enfance m’a donné une intelligence émotionnelle. Je vais comprendre des choses car je les ai vécues, même si j’aurais préféré le contraire ». Pour Camille, accepter la mort de sa maman a été terriblement compliqué. « Je n’ai plus de maman à qui parler de mes chagrins, pour m’aider dans la vie professionnelle, à qui me confier et faire part de mes doutes et de mes peurs, avoue-t-elle. J’ai du être indépendante et autonome par moi-même, penser et agir seule. J’aimerais beaucoup revenir en arrière et l’aider dans cette maladie, essayer de la faire sortir de cette dépression. Mais la vie en a décidé autrement. Je regrette et je pense tous les jours à elle. Il faut apprendre à vivre sans et même si on a des hauts et des bas, il faut savoir toujours remonter la pente seule », explique-t-elle, ajoutant qu’aujourd’hui, elle se rend compte de l’importance de profiter de chaque moment offert par la vie. « Je ressens beaucoup de tristesse et j’ai cette peur de l’abandon. Je n’ai pas beaucoup d’amies et j’ai tellement peur de les perdre. Je ne vis jamais le moment présent, j’ai très peu de confiance en moi et je ne me fais jamais plaisir car j’essaye toujours de faire plaisir aux gens que j’aime. Je ne l’ai pas fait avec ma maman et donc j’aimerais rendre heureuses les personnes qui me sont chères », explique Camille, qui voit en sa vie actuelle une image constante de son passé et de son enfance.

Les évènements vécus dans son enfance ont également influencé la femme qu’est devenue Jade. « J’ai été mature assez tôt et cela m’a ouvert les yeux sur l’avenir que je voulais. Mon enfance a influencé ma vision des choses et de la famille que je voulais plus tard. Aujourd’hui, je suis une épouse et une mère accomplie », explique-t-elle avec énormément d’émotion et de fierté.

Faire des faiblesses une véritable force


Aujourd’hui, ces blessures liées à l’enfance sont devenues de véritables forces pour Nathan, Jade, Camille et Emma. « Ma plus belle victoire est qu’aujourd’hui, je commence à accepter qui je suis et ce qui fait ma différence par rapport aux autres, qui est plutôt une force et non plus une faiblesse. Je sais qu’en faisant un travail sur moi j’arriverai à être plus fort, plus sûr de moi et je trouverai ma place dans la société », explique Nathan. Pour Emma, la plus belle victoire a été de se détacher de son père. D’avoir réussi à lui dire « non » et à s’en défaire au maximum. « Je suis fière d’être parvenue à m’en éloigner et d’être la personne que je suis avec un parent pareil », explique-t-elle. De son côté, Jade est fière de ne pas avoir reproduit les erreurs qu’elle a vues chez sa mère des années auparavant. « Ma plus belle victoire est d’avoir repris le droit chemin, construit une belle famille avec un avenir sûr. Rendre mon mari et mon fils fiers de moi est ma priorité. J’ai grandi et je sais combien la famille est importante et combien le respect et l’amour de chacun contribuent au bonheur et à l’équilibre de celle-ci. J’espère inculquer à mon fils les mêmes valeurs », explique Jade. Pour Camille, même si accepter les évènements liés à son enfance reste périlleux, elle est fière de parvenir à tracer sa route malgré tout. « Ma plus belle histoire, je pense que c’est la réussite de mes études. Faire un métier que j’aime autour des animaux. C’est un pilier dans ma vie et si je n’avais pas eu les animaux pour m’accrocher à ce passé difficile, je ne serais pas la fille que je suis maintenant, avoue-t-elle avec émotion. Ma deuxième plus belle histoire, c’est mon cheval qui remplace très certainement ma maman. Je peux lui confier tout, elle ne dira rien. D’avoir cru en moi, d’avoir été prise en charge par plusieurs personnes de ma famille en plus de mon papa. Ma plus belle leçon de vie, c’est de s’accrocher et de profiter des gens qu’on aime malgré leurs défauts. D’aimer notre famille telle qu’elle est », conclut-elle.

Accepter son enfance, aussi difficile et compliquée qu’elle ait pu être, se dessine comme une tâche complexe et pourtant si essentielle pour s’accepter tel qu’on est, pour se comprendre, pour découvrir qui on est. Si cela implique parfois un travail de longue haleine, comprendre les évènements de son enfance nous amène à des remises en question, à des phases de doute, de colère, de tristesse, de déception, mais également à des moments d’éclaircissement et de compréhension. Plutôt que d’investir de l’énergie dans ce que l’on ne peut changer, apprendre à accepter permet de nourrir qui nous sommes et de démêler les ficelles de notre enfance. Un travail qui demande patience, mais qui procure un sentiment de sérénité et de liberté sans pareil.

* il s’agit de prénoms d’emprunt afin de garder anonyme le témoignage de ces personnes.



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