Home Lifestyle Société Comment la « Ligue du LOL » est passée du rire aux larmes

Comment la « Ligue du LOL » est passée du rire aux larmes

« Ligue du LOL », le nom évoque un rassemblement beauf de comédiens ratés sur le retour. La réalité est encore moins drôle: il s’agit en réalité d’utilisateurs de Twitter accusés d’avoir insulté et harcelé bon nombre de femmes. Plus problématique encore? Derrière ce nom se cachent notamment des journalistes de quotidiens de référence, dont le très respecté Libération.

Ce serait d’ailleurs l’un d’eux qui serait à l’origine de la polémique. C’est vers la fin des années 2000 que Vincent Glad, alors journaliste pour Slate et pigiste pour GQ, crée le groupe Facebook « La ligue du LOL ». Vincent Glad, ce nom ne vous dit peut-être rien mais le trentenaire originaire des Vosges est une sommité dans le métier: d’aucuns voient en lui un des fers de lance du journalisme web, et il enseigne d’ailleurs cette discipline à la prestigieuse ESJ de Lille dont il est diplômé. On est (très) loin du profil du beauf mou du bulbe qui fait des blagues bêtes et méchantes parce qu’il n’a rien dans le crâne. Dans un mea culpa diffusé sur son compte Twitter, le journaliste confie avoir voulu créer « un grand bac à sable« , « une grande cour de récré«  avec son groupe Facebook. Sauf qu’ainsi que le révèle l’enquête de Libération qui a fait éclater l’affaire, « en créant ce groupe, j’ai créé un monstre qui m’a échappé ».

« Sales petits mecs »

Dans un article publié le 8 février dernier sur le site internet du quotidien de référence français, le journaliste Robin Andraca s’interroge: « La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux? ». Interrogées pour les besoins du reportage, ces dernières sont sans appel: « Perso, je n’oublie rien. Les sales petits mecs. C’était il y a moins de cinq ans et ils sont désormais tous vus y compris par des féministes comme des gars cools et féministes ? » affirme ainsi Valérie Rey-Robert, à la tête du blog féministe Crêpe Georgette. Depuis 2010 déjà, ces « sales petits mecs » étaient dénoncés à intervalles réguliers sur les réseaux, mais aussi dans divers articles, dont un rédigé par Valérie elle-même.

La crise et la totale dépolitisation de ces sales petits mecs les a conduits à adopter une vague posture cynique, vaguement détachée […] qui consiste à courageusement attaquer sur tous les réseaux sociaux, les minorités.

Attaquer les minorités derrière la protection de la distance et d’un écran? On est loin de l’esprit « cour de récré » revendiqué naïvement par Vincent Glad. Et pourtant. Dans un tweet, une internaute dénonce et met en avant la relative impunité des « harceleurs », le journaliste de Slate en tête.

Mais comment le « bac à sable » des débuts a-t-il bien pu se transporter en tempête, aveuglant ses auteurs sur son passage et faisant piquer les yeux de bon nombre de leurs victimes au gré des années?

Barres de rire

Au sujet de cette Ligue de la lose, la journaliste Nora Bouazzouni, auteur de « Faiminisme, quand le sexisme passe à table », parle d’acharnement, ni plus ni moins. Impossible, en effet, de se cacher derrière la carte de l’humour potache quand on voit les faits qui leur sont reprochés.

Je me suis aussi fait harceler, avec des insultes, des photomontages, des gifs animés avec des trucs pornos avec ma tête dessus, des mails d’insultes anonymes. C’était le forum 18/25 de jeuxvideo.com avant l’heure. Ils s’en prenaient, à plusieurs, à la même personne. Et comme ils avaient des comptes très influents, ça prenait tout de suite une ampleur importante.

Car c’est là qu’est l’os: loin du cliché du troll de base, vague sosie du vendeur de comics des Simpsons qui cache son mal-être derrière un écran dans l’ombre duquel il peut cracher sa bile sur d’innocentes victimes, les membres de la « Ligue du LOL » avaient plutôt tout du golden boy. Selon Libération, le groupe Facebook rassemblait « une trentaine de personnes pour la plupart issues de nombreuses rédactions parisiennes, du monde de la publicité ou de la communication ». Parmi eux, le podcaster Henry Michel, qui a souligné à CheckNews le côté irrévérencieux du groupe, tout en louant son intelligence.

C’était brillant, c’était bête, il y avait ce côté observatoire des personnages de Twitter, on s’échangeait des liens, des photos, on se moquait des gens. C’est l’endroit où je me suis tapé les plus grosses barres de rire à l’époque.

Sauf que les « blagues » en question sont loin de faire rire tout le monde, surtout quand leurs auteurs se liguent à plusieurs contre leurs victimes.

« Teubê »

Des victimes majoritairement féminines, souvent féministes, parfois attachées à combattre la grossophobie. Par exemple la militante et écrivaine française Daria Marx, à l’origine du mouvement Gras Politique.

Un jour, l’un des membres de cette ligue a pris une image porno d’une nana grosse et blonde qui pouvait vaguement me ressembler et a commencé à faire tourner l’image sur Twitter en disant qu’il avait trouvé ma sextape.

Un montage signé Stephen Des Aulnois, devenu depuis rédacteur-en-chef du Tag Parfait, qui ne nie pas les faits: « J’étais un peu plus « teubê » que maintenant, et oui j’avais photoshopé sa tête sur le corps d’une actrice qui lui ressemblait vaguement, ça m’a pris deux minutes et voilà (…) C’est de la merde, on est d’accord ». « Merde » entretemps soigneusement nettoyée des profils des principaux intéressés, qui se seraient vantés que « personne ne trouverait jamais rien sur eux ». Sauf qu’évidemment, si les paroles s’envolent, les écrits (et les montages photo pornographiques) restent, et des journalistes de presse écrite devraient être particulièrement bien placés pour le savoir.

Alors pourquoi risquer ces dérapages susceptibles de dérailler leurs carrières, au demeurant plutôt brillantes? Pour tenter de comprendre, il faut se pencher sur le travail d’un autre journaliste, le Britannique Jon Ronson, qui a consacré un ouvrage passionnant aux mécanismes des humiliations publiques. Si son livre se concentre principalement sur les lynchages « chevaleresques », ces instances où les utilisateurs de réseaux sociaux s’unissent comme un seul homme pour dénoncer l’un ou l’autre comportement inacceptable (par exemple, lorsqu’une RP américaine tweete en route vers l’Afrique du Sud qu’elle ne « risque pas d’attraper le SIDA » puisqu’elle « est blanche »), les mécaniques qui permettent d’expliquer ces élans sont également d’application dans le cas de la Ligue du LOL. À commencer par l’effet de groupe.

Honte, humiliation et peur

Lui-même à l’origine de certaines déferlantes d’humiliation sur les réseaux sociaux, Jon Ronson explique que « quand on utilise la honte, c’est une arme extrêmement puissante à déployer. Les utilisateurs de Twitter ont accumulé beaucoup de scalps au gré des années, comme autant de soldats chargés de dévoiler les faiblesses des autres ». Ou de les affaiblir à l’envi, comme l’a raconté une journaliste ciblée par la Ligue du LOL à Libé: « dès que je partageais un article féministe, ils débarquaient, et ramenaient dans leur sillage des dizaines d’internautes qui m’insultaient et appelaient parfois au viol. Les membres de cette ligue étaient tous suivis par plus de 5 000 personnes, des gens très contents de pouvoir déverser leur venin« . Un venin aujourd’hui amèrement ravalé par Vincent Glad dans des excuses diffusées sur son profil Twitter, où d’autre.

Nous pensions que toute personne visible sur Internet par son blog, son Twitter ou autre méritait d’être moquée (…) Nous n’avons pas vu qu’en nous moquant ainsi de certains, cela pouvait devenir un enfer pour les personnes visées.

Parmi elles, la youtubeuse scientifique Florence Porcel, à qui un journaliste membre du groupe Facebook incriminé avait fait un canular téléphonique en se faisant passer pour le rédacteur en chef d’une émission « très en vue ».

Quand l’enregistrement a été rendu public, j’ai pleuré pendant trois jours de honte, d’humiliation et de peur. Il y a des témoins. J’en ai parlé à mon boss. J’avais peur de sortir de chez moi. J’ai frôlé la dépression les mois qui ont suivi.

Même son de cloche du côté de l’auteur Benjamin Le Reilly, victime quant à lui de « canulars » qui auraient pu lui valoir de sérieux ennuis judiciaires.

Quelqu’un a commencé à diffuser un photomontage de moi en train de sucer un pénis (…) Le montage était envoyé en masse à des mineurs, jusqu’à 12-14 ans, avec la mention « Salut, je suis @lereilly, j’adore sucer, ça t’intéresse (…) J’ai pleuré, j’ai tremblé, j’ai vomi, j’ai demandé de l’aide.

Justice poétique? Les harceleurs, longtemps restés impunis, sont tombés sur-le-champ même où ils ont livré leurs batailles contre tout qui avait l’audace de passer dans leur viseur, qu’il s’agisse de blogueurs, de militantes ou de simples utilisateurs de Twitter. Dans ses excuses publiques, Vincent Glad y évoque un aveuglement.

Ces pratiques étaient inacceptables et le « lol » n’est plus du tout drôle quand il se pratique en meute. On parle de trolling, c’est du harcèlement.

Ironie du sort, c’est aujourd’hui contre les membres de la Ligue du LOL qu’une meute en colère se déchaîne. Et c’est là toute la délicatesse de la situation: dénoncer les faits, oui, libérer la parole, heureusement, affronter les conséquences, inévitable. Mais si les victimes d’hier deviennent les bourreaux d’aujourd’hui et brandissent sur la place publique les noms des membres honnis de la Ligue, dont certains se sont bien repentis depuis, alors la situation, qui n’était déjà absolument pas « LOL », ne peut que tourner au tragique. Alors que bon nombre des membres originels du groupe Facebook (dont certains n’avaient pas été « outés » et auraient pu choisir de rester dans l’ombre) ont diffusé de longues excuses, le consensus semble être que cela ne suffit pas, mais alors quoi? Licenciement, mise au ban de la société? Sur les réseaux sociaux aussi, la justice biblique est peu amène, et il semblerait que qui vit par l’humiliation doive forcément y périr par l’humiliation – et tant pis si à réclamer une réputation pour le prix d’une autre, tout le monde y perde sa dignité au passage.

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