Home Témoignages 14 femmes racontent la pire insulte raciste qu’elles ont entendue

14 femmes racontent la pire insulte raciste qu’elles ont entendue

Lara Herbinia

« On répond aux imbéciles par le silence », c’est parfois tout ce qu’ils méritent. Pourtant, face aux discriminations, ce n’est pas le moyen de défense qu’ont choisi ces 14 femmes. Elles ont décidé de prendre la parole et de dire NON haut et fort au racisme. Pour évoquer les pires insultes racistes auxquelles elles ont été confrontées, elles témoignent et posent avec fierté et détermination. « Ensemble, on est plus fortes » est le credo de ces battantes.

Photographe: Lara Herbinia

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Raïssa, 23 ans, diplômée en marketing
Priscilla, 32 ans, actrice et fondatrice de PRISM
Ohana, 29 ans, fondatrice de The Artgency
Éléonore, 25 ans, étudiante en droit
Mélissa, 26 ans, mannequin et chanteuse
Kim Sa, 29 ans, graphiste
Valérie, 43 ans, rédactrice en chef de Flair
Gaëlle, 29 ans, blogueuse
Marie-France, 36 ans, project manager, mannequin, DJ
Maéva, 25 ans, animatrice sur OufTivi
Diane, 30 ans, CEO de Tamiim Beauty
Yvoire, 30 ans, anthropo-sociologue, présentatrice et afro-féministe
Cécile, 29 ans, humoriste et présentatrice télé
Gioia, 28 ans, artiste slameuse sous le nom de « Joy Slam »
Raïssa, 23 ans, diplômée en marketing
Raïssa, 23 ans, diplômée en marketing

« J’avais 19 ans. Je travaillais en tant qu’étudiante dans un restaurant. Je débarrassais la table de trois clients âgés. Ils ont dit cette phrase assez fort pour que je l’entende, sans se cacher, comme si c’était tout à fait normal. Ça m’a marquée, je m’en souviens encore aujourd’hui. J’étais choquée, je n’ai rien su dire et je le regrette encore. Le racisme, on le rencontre à travers des réflexions mais aussi des regards, des petites choses dans la vie de tous les jours. Les personnes qui ne sont pas concernées ne peuvent pas s’en rendre compte. C’est pour ça que c’est important de le dire, de le répéter. »

Priscilla, 32 ans, actrice et fondatrice de PRISM
Priscilla, 32 ans, actrice et fondatrice de PRISM

« Le pire, c’est dans le cadre de mon travail. On me demande ‘un accent africain’ pour que ça matche avec la couleur. J’ai envie de dire ‘un accent de quel pays?’ L’accent du Libéria ne sera pas le même que celui du Togo. Une grande directrice de casting m’a dit ‘si c’est l’accent africain, on s’en fout’. Tu n’es là que pour tes origines, ce que tu représentes dans la société. C’est très difficile d’être confrontée tout le temps à ça, parce qu’on joue avec les stéréotypes dans le cinéma. Mes cinq ans de formation, mes prix ne comptent pas. Je n’ai jamais été conviée à un casting pour mes compétences d’actrice. Même mes proches, mes amis, m’envoient les castings dédiés aux noirs. J’ai envie de leur dire ‘non, ce n’est pas moi en fait’. Ma solution est qu’il faut diversifier les postes de pouvoir, que la diversité arrive jusqu’aux postes de production. »

Ohana, 29 ans, fondatrice de The Artgency
Ohana, 29 ans, fondatrice de The Artgency

« Je me baladais dans la rue avec mon copain. Je ne sais pas si c’est parce qu’il est blanc, parce que je portais une robe, ou parce que j’avais les bras nus. Trois jeunes sont passés à côté de moi et m’ont traitée de sale pute nègre. C’est important d’en parler, parce que la parole est libératrice et permet de ne pas rester isolé. Si des gens comme Malcom X, Martin Luther King ou même mon papa n’avaient pas parlé, je n’en serais pas là où j’en suis aujourd’hui. C’est en osant parler, en osant accuser qu’on va pouvoir arranger les choses. »

Éléonore, 25 ans, étudiante en droit
Éléonore, 25 ans, étudiante en droit

« Quand j’étais en 2e primaire, j’avais 8 ans, un garçon de ma classe m’a appelée ‘bamboula’. J’étais extrêmement choquée, parce qu’en plus, lui aussi était métis. Avec le recul, je suis certaine qu’il entendait aussi cette insulte et qu’il l’a simplement répétée. Les personnes victimes de racisme le sont depuis leur plus jeune âge. On en parle peu parce qu’on n’a pas envie de se faire passer pour des victimes. Si tout le monde sort du silence et raconter ce qu’il a vécu, les autres se rendront compte qu’il y a un réel problème et que ce n’est pas de la victimisation. »

Mélissa, 26 ans, mannequin et chanteuse
Mélissa, 26 ans, mannequin et chanteuse

« Je marchais dans les rues de Schaerbeek, un soir en rentrant de l’école. J’avais 15 ans. J’ai entendu un vieux monsieur ronchonner. Je me suis retournée et c’est là qu’il m’a dit ‘bouge, tu me déranges, rentre dans ton pays’. Je lui ai répondu que j’étais belge et que c’était mon pays. Je suis restée bouche bée et je l’ai laissé partir. Ce sont des propos qui ne devraient sortir de la bouche de personne. Il faut conscientiser les gens sur le fait que le racisme existe toujours aujourd’hui et qu’il peut être extrêmement blessant. »

Kim Sa, 29 ans, graphiste
Kim Sa, 29 ans, graphiste

« On m’a déjà dit ‘sale niak’, mais pour moi, le pire c’est de me dire que je ‘parle bien’ ma propre langue. Ça revient en permanence, on me l’a encore dit hier. Quand je parle à des gens, ils me complimentent sur ma manière de parler français. Je leur retourne le compliment et leur demande où ils ont appris à le parler. On parle beaucoup de toutes les discriminations, mais plus rarement de celles à l’encontre de la communauté asiatique. Des amis à moi se sentent concernés et finissent par dire que c’est ‘quand même drôle’. Je ne vois pas pourquoi on devrait être plus tolérant envers l’intolérance. »

Valérie, 43 ans, rédactrice en chef de Flair
Valérie, 43 ans, rédactrice en chef de Flair

« J’avais 18 ans. C’est la première insulte raciste à laquelle j’ai été confrontée. C’était aussi la première fois que ça me renvoyait à quelque chose à quoi je n’avais jamais pensé. J’étais cheffe scout. On faisait une activité dans la rue et quelqu’un a été gêné par le bruit. Je suis intervenue pour calmer le jeu et il m’a dit ça. Quand je lui ai répondu que j’étais dans mon pays, il n’a pas du tout apprécié. On n’a aucune excuse pour exclure quelqu’un sur base de sa couleur de peau, sa culture, sa religion. Je ne vois pas pourquoi on devrait toujours se justifier de notre présence, de nos origines. On ne demande pas à un Belge d’où il vient. On doit pouvoir s’accepter les uns les autres, avec nos différences. »

Gaëlle, 29 ans, blogueuse
Gaëlle, 29 ans, blogueuse

« J’étais petite, dans le village de mon papa. Il y avait cette fille sublime, une grande blonde. Je rêvais d’être son amie. Un jour, j’ai eu le courage de lui dire bonjour et elle m’a répondu ‘Fuck you Nigga’. J’ai regardé mon papa et il m’a dit ‘c’est pas grave, elle est bête’. Mais pour moi, c’était hyper violent. Il y a plein de raisons pour lesquelles il est important de dénoncer le racisme. Il y a plein de victimes qui sont seules, isolées, qui vivent dans des milieux où elles sont en minorité et se disent qu’elles vont subir toute leur vie, que personne ne va comprendre et qu’elles n’obtiendront jamais justice. Moi quand j’ai été agressée, on m’a dit que ça ne servait à rien de porter plainte. Aujourd’hui, je dis à ces personnes en souffrance qu’elles ne sont pas seules, d’autres souffrent aussi, et il y a plein de personnes non-racistes. En sortant du silence ensemble, on peut faire évoluer la société. »

Marie-France, 36 ans, project manager, mannequin, DJ
Marie-France, 36 ans, project manager, mannequin, DJ

« On me l’a demandé souvent, notamment en entretien d’embauche. Ça semble peut-être anecdotique, mais cette phrase signifie beaucoup. C’est comme si les gens étaient étonnés de voir une personne de couleur noire avec des compétences, qui s’exprime très bien en français, et en néerlandais. Comme si c’était incompatible avec mes origines. J’aimerais dire aux employeurs d’engager les gens pour leurs compétences, sans prendre en compte la couleur de la peau et sans vouloir simplement rentrer dans des quotas. En Afrique, il y a aussi des gens éduqués, qui ont des choses à dire, des compétences… Il faut arrêter avec les vieux clichés! »

Maéva, 25 ans, animatrice sur OufTivi
Maéva, 25 ans, animatrice sur OufTivi

« J’étais dans une école primaire où la majorité des élèves étaient blancs. J’avais 6 ans et des ‘grands’ de 6e, qui m’impressionnaient beaucoup, sont venus vers moi et m’ont demandé de me frotter les mains. Naïvement, je ne comprenais pas, donc je l’ai fait. Ils m’ont alors dit ‘t’as vu, ça part, c’est parce que tu es sale’. C’est mon enfance qui a été le plus difficile. Les enfants n’ont pas de filtre, ils peuvent être très méchants. Je pense qu’il faut les sensibiliser dès le plus jeune âge. J’ai des amis de toutes les origines, de toutes les cultures. Pour moi, c’est un enrichissement, un partage. En tant qu’animatrice d’une chaîne pour enfant, je suis fière de représenter la diversité. C’est aussi un devoir du service public de montrer des profils différents et de promouvoir le vivre ensemble. »

Diane, 30 ans, CEO de Tamiim Beauty
Diane, 30 ans, CEO de Tamiim Beauty

« J’étais coincée dans les bouchons et le conducteur face à moi a ouvert sa vitre pour me dire ça. On ressent beaucoup de colère sur le moment mais on passe vite à autre chose parce que malheureusement, ça arrive régulièrement. Le problème, ce sont les stéréotypes. Le racisme véhiculé à travers ces insultes nous empêche de vivre notre vie normalement. On ne nous donne pas la chance de faire le job pour lequel on a étudié ou le logement qui rentre dans notre budget, à cause de notre couleur de peau ou de nos origines. C’est le plus grave. Mon associé et moi avons rencontré beaucoup de difficulté à monter notre entreprise à cause de notre couleur de peau. Pour le public, nous imaginer comme maquilleurs est facile. Comme businessman, c’est plus compliqué, alors qu’on gère de gros contrats au quotidien. Quand les gens rentrent dans notre boutique, ils nous demandent qui a ouvert ça, comme si ça ne pouvait pas être nous. »

Yvoire, 30 ans, anthropo-sociologue, présentatrice et afro-féministe
Yvoire, 30 ans, anthropo-sociologue, présentatrice et afro-féministe

« J’étais en 3e maternelle, j’étais trop jeune pour comprendre mais la violence des propos de ce petit garçon blond m’a beaucoup marquée. Parce que cette insulte est venue souligner la différence. On m’a renvoyée à un statut d’étrangère, comme si je n’étais pas d’ici. L’héritage colonial négrophobe subsiste dans l’inconscient et de l’imaginaire collectif. C’est révélateur des rapports de domination qu’il peut y avoir entre personnes noires et personnes blanches. La société belge a des difficultés à se voir en dehors du prisme de l’individu blanc. Aujourd’hui, je tiens à dire que je suis Yvoire, je suis une femme afro-descendante, je suis belge et je représente cette belgitude.

Cécile, 29 ans, humoriste et présentatrice télé
Cécile, 29 ans, humoriste et présentatrice télé

« C’est celle qui me touche et me révolte le plus depuis que je travaille en Belgique. Je ne vole le travail de personne. Je SUIS une vraie belge. Je suis née en Belgique, mes parents sont belges. Et personne ne boit autant de bière et ne mange autant de frites devant la télé que moi! J’ai envie de demander à ces personnes ce que ça veut dire d’être un vrai belge. Ça veut dire être blanc? Faut-il répondre à un questionnaire de qui connaît le mieux la Belgique? Moi, je suis miss météo et je suis très forte en géographie. Je vous bats à coup sûr. J’ai envie de dire à tous ces gens que je suis la Belgique du futur, nous sommes la Belgique du futur. La Belgique est de toutes les couleurs, elle est multiculturelle. La Belgique blanche, c’est terminé. Je pense qu’aujourd’hui, la richesse de notre pays va vers l’ouverture aux autres. On est plus forts ensemble et en se mélangeant.

Gioia, 28 ans, artiste slameuse sous le nom de « Joy Slam »
Gioia, 28 ans, artiste slameuse sous le nom de « Joy Slam »

« Sur les réseaux sociaux, j’ai posté une vidéo dans laquelle je parle du racisme contre les noirs, de la négrophobie. J’ai des origines africaines, mon mari est africain, ma maman est noire, ma fille est noire. Beaucoup de gens en me voyant pensent que je suis méditerranéenne ou arabe. Je pense qu’avec ma couleur, le fait de parler du racisme envers les noirs est très mal vu. On me dit que je veux juste ‘me taper des noirs’, que je suis une ‘pute à nègre’. Parfois ça vient de blancs, parfois ça vient aussi de personnes arabes, maghrébines. Preuve que le racisme est partout. Je trouve ça idiot. Chacun couche avec qui il veut. Et à l’heure actuelle, nous sommes tellement mélangés, ce n’est plus possible de poser une origine en regardant quelqu’un. J’ai tendance à défendre les personnes discriminées en Belgique. Et ce que je trouve le plus triste, c’est que ces personnes se discriminent entre elles. C’est une souffrance supplémentaire. Comme je suis blanche, certains se permettent de tenir des propos racistes devant moi en pensant que je ne suis pas concernée, alors que ça me touche tout autant. »

Le racisme en voie d’expansion?

Septembre 2018. Une présentatrice météo est jugée « trop noire » par une téléspectatrice pour passer à la télévision: Cécile Djunga a fait les frais d’un racisme décomplexé. Elle n’est clairement pas la seule.

À l’heure où l’on vit avec un smartphone greffé à notre main et un accès continu aux réseaux sociaux, il est devenu naturel de commenter tout et n’importe quoi ouvertement. Même quand ces propos ne sont pas légalement acceptables. A l’ère 2.0, la parole raciste s’est libérée publiquement à grande échelle, en toute impunité.

« Le ministre de la Justice expliquait il y a un an que les trois quarts des plaintes pour racisme se terminent pas un non-lieu. Sur les réseaux sociaux, les gens osent davantage exprimer leurs préjugés. On fait face à une réelle banalisation des propos discriminatoires puisqu’ils restent impunis. C’est compliqué de poursuivre judiciairement les personnes qui les tiennent en ligne », commente Carlos Crespo, président du MRAX (le Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie). Aucune police du Web ne peut se charger de modérer ces millions de commentaires laissés chaque jour aux quatre coins du globe. Et quand une victime ose porter plainte, les démarches sont longues et complexes.

« Tout ce qui relève de l’incitation à la haine est punissable par la loi. Mais il faut que ces plaintes soient la priorité des différents parquets, ce qui n’est pas toujours le cas. Ça demande du temps. » Les politiques ont également un rôle à jouer dans cette banalisation des propos discriminatoires. Car si leur visibilité ne fait que croître, c’est aussi parce qu’elle est portée par le discours extrême de certains partis comme le Vlaams Belang ou la NVA. Pas besoin de citer Théo Franken ou Donald Trump pour comprendre que l’incitation à la haine a pris un nouveau tournant avec la politique migratoire.

L’arrivée massive de réfugiés en Europe a généré un sentiment de peur, de rejet, largement porté par les discours politiques. « On a toute une série de personnalités politiques qui ont fait de l’instrumentalisation des préjugés une voie royale pour bâtir leur notoriété. Quand on entend certains propos tenus par un Jan Jambon ou un Theo Francken, comment voulez-vous que ça ne renforce pas le comportement de certains citoyens qui se sentent appuyés par des personnes au pouvoir? »

Auparavant, les partis extrémistes n’étaient pas autant médiatisés que les partis traditionnels. Et les médias en ligne n’avaient pas la visibilité qu’ils ont aujourd’hui. Par contre, l’immunité parlementaire qui protège ces personnes est toujours bien d’application. « Le fait que certains utilisent la parole raciste pour en récolter les bénéfices électoraux tout en étant protégés pose question », continue Carlos Crespo. Pourquoi la population se freinerait-elle quand le politiquement incorrect est passé au grade supérieur? Si les personnes qui nous gouvernent nous disent qu’il est normal d’avoir peur de l’autre, combien ne se laisseront pas influencer?

Une piste de solution serait de faire du combat contre le racisme une priorité au niveau de la Justice et de l’Éducation. « Ce n’est pas tant les lois ou les institutions qui posent problème, que le manque de volonté politique d’utiliser celles-ci à bon escient, notamment dans la lutte contre le racisme» continue le président du MRAX. Mais ce n’est pas une raison pour ne par élever la voix. Si le pouvoir a ses responsabilités, les citoyens ont aussi un devoir d’exprimer leur désaccord ». Et Carlos Crespo de conclure « bien sûr qu’il faut en parler, et qu’il faut porter plainte quand on est victime de propos racistes. Ça permet de poser le problème. Le mouvement MeToo a fait avancer les choses parce que les gens ont parlé. En dénonçant, on peut faire évoluer les mentalités ».

Pour porter plainte ou signaler une discrimination: www.mrax.be, www.unia.be.

Visionnez leurs témoignages en vidéo. Rendez-vous sur Flair/StopRacisme

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