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Quand la hausse des prix impacte la vie sociale DR Getty Images

L’impact coûteux de la hausse des prix sur la vie sociale

Kathleen Wuyard

Alors que la hausse des prix n’épargne aucun aspect du quotidien, du chauffage au carburant en passant par les aliments, de plus en plus de Belges doivent trouver de nouvelles manières de boucler leur budget. En rognant le plus souvent sur « l’accessoire », qui s’avère pourtant essentiel.

C’est qu’on ne réalise pas à quel point sa vie sociale n’a pas de prix jusqu’à ce que celle-ci devienne justement impayable pour cause de hausse des prix généralisée. Or face à une facture de chauffage à quatre (voire, pour certains commerçants, cinq) chiffres et un panier moyen qui enfle comme une oie avant la Noël, il devient de plus en plus difficile de justifier, voire même, de budgétiser un verre ou un ciné par-ci ou bien un resto par-là. D’autant que nombre de ces derniers, confrontés comme les particuliers à la hausse du coût des matières premières et de l’énergie ainsi que celui de la main d’oeuvre, inflation oblige, se voient contraints d’augmenter leurs prix, ce qui les rend encore moins accessibles. Résultat: s’offrir une sortie de temps en temps devient un luxe inaccessible pour toute une partie de la classe moyenne, précarisée par une situation de plus en plus économiquement difficile.

« J’ai un peu honte de me plaindre » commence une des témoins de ce reportage sous couvert de l’anonymat le plus complet. « C’est chaud de dire qu’on n’a plus les moyens de voir ses potes et que ça pèse alors qu’il y a des gens qui doivent choisir entre se chauffer ou se nourrir. Moi je n’en suis pas là, mais je sens bien la piqûre de la hausse du coût de tout, et désormais, j’y réfléchis à deux fois avant de dire oui à une sortie ». Lire: cette trentenaire célibataire friande il y a peu encore d’une vie sociale aussi remplie que son agenda limite désormais ses sorties au strict minimum, et les choisit de manière stratégique.

Je n’en suis pas fière, mais autant je refuse la plupart de propositions de restos ou de soirées en ville, autant si une pote m’invite à manger chez elle, je dis oui direct. Je sais qu’au pire, je m’en sortirai avec une bouteille de vin à 10€, et du reste, je serai nourrie (et chauffée) à l’oeil pendant toute la soirée. Ca fait clairement pique-assiette, mais j’en suis-là, et le pire, c’est que je me garde bien de rendre la plupart des invitations, sous couvert d’être débordée ».

Problèmes de (pseudo-)riches? Après tout, recevoir ne veut pas forcément dire casser sa tirelire, si?

Disons qu’à l’heure actuelle, même l’option « moindre coût » n’est plus si avantageuse que ça, dixit Lucie, qui en a (littéralement) fait les frais récemment.

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L’amitié a un prix

« Des potes s’apprêtaient à partir quelques mois à l’étranger pour le boulot et j’avais envie de les voir avant. J’ai immédiatement éliminé l’option resto, voyant venir le genre de dépense qui ne fait pas du tout plaisir en ce moment, et je leur ai proposé de plutôt venir à la maison. On était six autour de la table, et pour garder un budget contenu, je me suis dit que j’allais faire une petite fondue, avec juste de la baguette pour tremper, un peu d’oignons et de cornichons et de la charcuterie. Par chance, j’avais du vin qu’on m’avait offert en stock, donc je n’avais pas d’alcool à acheter ». Encore bien, puisqu’ainsi que le confie Lucie, encore un peu sous le choc, elle en a finalement eu pour plus de 100 euros, « alors même que j’avais opté pour de la fondue en sachet ».

Si ça c’était produit à l’hiver dernier, je me serais dit que ce n’était jamais qu’une fois, pas toutes les semaines, et que mes potes en valaient clairement la peine. Mais là, avec la fonte de mon pouvoir d’achat, j’étais secrètement un peu tendue toute la soirée, et je me retenais de faire des allusions en mode ‘c’est bon? Parce qu’on ne dirait pas mais ça m’a coûté’. L’angoisse totale, je me serais baffée ».

D’autant qu’outre le coût effectif des choses, il y a aussi celui, métaphorique, qu’il y a à en parler avec ses proches. L’argent reste en effet un sujet tabou par excellence, et dans un contexte économiquement difficile, les esprits peuvent rapidement s’échauffer, mettant à mal des relations qu’on pensait pourtant solides.

Une crise qui divise

Julien (prénom d’emprunt), la petite vingtaine, est bien placé pour le savoir: cela fait plusieurs mois qu’un froid encore plus coupant que celui de son appartement (« je ne chauffe plus, je cumule les pulls ») s’est abattu sur son groupe d’amis. La faute à un apéro qui a tourné au pugilat après que Julien ait fait remarquer que les fins de mois devenaient de plus en plus difficiles avec ses 1.600 euros nets. « Deux-trois potes m’ont dit que pour eux, c’était pareil, mais un autre ami s’est emballé en disant que c’était dégoûtant qu’on se plaigne alors que nous on avait un toit et de quoi manger. J’ai essayé de lui expliquer que je ne minimisais pas du tout les drames que vivent certaines personnes, mais il refusait de se calmer, un autre pote s’est rallié à son discours, et très vite, on s’est tous retrouvé à gueuler les uns au-dessus des autres ».

Problème: quand le sujet est mis sous le tapis, la situation n’est pas plus confortable pour autant. Ainsi que le révèle notre trentenaire qui trie désormais ses invitations en fonction de leur coût estimé, cacher sa situation à ses proches a un coût non-négligeable pour elle. « J’ai honte de dire que j’ai du mal à joindre les deux bouts, alors je prétends être occupée ou pas disponible. Résultat, ça fait plusieurs mois que je masque plein de sorties avec mes copines, qui commencent à me faire comprendre qu’elles en ont un peu marre que je sois super fuyante. J’en viens à avoir peur qu’elles ne m’invitent plus pour les prochaines, même si je dirai non quand même si ça implique d’aller au resto ou autre ».

Chérir l’honnêteté

Dans un reportage sur l’impact de la hausse des prix sur la vie sociale pour « Mashable« , Lola Christina Alao souligne que « s’il est normal de se sentir obligé de participer à certains événements sociaux, l’anniversaire d’un ami par exemple, de nos jours, cela résulte souvent en deux situations pénibles: y aller et faire face à l’anxiété de devoir dépenser de l’argent prévu pour autre chose, ou refuser l’invitation parce qu’on ne peut pas se le permettre financièrement et se sentir coupable d’être un mauvais ami ». Même si, rappelle l’expert financier Michael Throckmorton, « un ami véritable comprendra la situation dans laquelle vous vous trouvez et proposera des activités qui ne coûtent pas ou peu d’argent pour que vous puissiez profiter de la compagnie de l’autre sans stresser pour vos finances ».

Ainsi que le rappelle le service de coaching budgétaire Plénit’finances, « si tout le monde avait une situation assez proche durant les études, les différences peuvent se creuser avec le temps. Mais ne soyez pas gêné·e de proposer des sorties à vos amis dont vous savez le budget contraint. Un budget tendu ne doit pas être une cause d’exclusion ». La démarche à adopter?

Entre amis, l’important est de créer des bons moments et des souvenirs à partager, et cela ne nécessite pas forcément de dépenser beaucoup. Ne l’évoquez pas forcément directement, mais montrez que vous tenez compte de cette contrainte dans le choix des sorties, sans gêne ni frustration ».

Et Plénit’finances de conseiller également, même si cela peut sembler contre-productif, d’éviter « de payer systématiquement pour un membre du groupe moins fortuné ou qui rencontre des difficultés financières ». Pourquoi? « Il aura vite fait de se sentir redevable et de supporter une charge mentale en plus de la charge financière ». Une charge mentale qui peut être allégée par le fait d’oser parler d’argent avec sa bande. « Les tabous ? Pas ouf. Les tabous entre potes ? Vraaaiment pas ouf. L’argent ? Trèèès très tabou. Pour se sentir à l’aise et en confiance dans son cercle d’ami·es, mieux vaut déconstruire les frontières mentales et sociales, et tout mettre à plat ensemble. Objectif : créer un safe space dans lequel tout le monde peut partager ses galères de thunes, célébrer ses augments, parler de ses traditions familiales et culturelles liées à la monnaie, débattre de son rapport compliqué ou non à l’argent » conseille Tapage. Le but? « Se confier (et donc de se soutenir) quand c’est la m, de kiffer ensemble quand c’est la win, et surtout de désamorcer les quiproquos type « Téma la taille du rat » parce qu’un pote met moins de thunes dans un cadeau commun, si on sait qu’il est un peu ric rac ce mois-ci et qu’il fait déjà au mieux en participant ».

L’essentiel et l’accessoire

Une approche qui fait toutefois effet de simple pansement sur une hémorragie qui refuse obstinément de s’arrêter de saigner, la question de désamorcer les angoisses financières au sein de son cercle d’amis ne faisant malheureusement rien pour faire disparaître ces dernières. Au printemps dernier déjà, Christiaan Hoorne, directeur général de la Fondation Pelicano, regrettait auprès de nos collègues du Vif que « l’insouciance, les loisirs et les relations sociales sont primordiaux pour les enfants en situation de pauvreté, mais ne sont plus guère possibles, étant donné qu’une très grande partie de leur budget est absorbée par les autres besoins de base ». Plusieurs mois plus tard, cette réduction de la vie sociale à peau de chagrin s’applique désormais aux adultes et aux enfants confondus, mais aussi à des classes sociales qu’on pensait jusqu’ici immunisées, et donc le basculement dans une forme de précarité laisse craindre le pire pour les mois à venir. « Si la hausse des budgets de référence se poursuit, même les familles qui arrivent normalement à joindre les deux bouts seront en difficulté », mettait en garde Bérénice Storms du CEBUD, le Centre de conseils budgétaires de Thomas More. Une prédiction qui s’est malheureusement réalisée et qui ne concerne pas uniquement les familles mais bien aussi les jeunes professionnels, les adultes célibataires et à peu près tout ce que la Belgique compte de répartitions de ménages. Pas étonnant sachant que selon les chiffres de Statbel, en moyenne, les prix ont augmenté de 17% depuis le COVID, une hausse bien malvenue dans le plat pays.

Alors que « L’Echo » révèle qu’un Belge sur six a désormais du mal à boucler ses fins de mois, quelque chose nous dit que nos vies sociales vont malheureusement continuer à prendre cher. Et que si la tendance ne s’inverse pas, il faudra bientôt trouver d’autres postes sur lesquels rogner, ce qui, aussi décevant voire douloureux que ça puisse être, reste un privilège: pour certains ménages, la hausse des prix est arrivée dans un contexte où il ne restait déjà plus d’argent disponible à redispatcher. Une situation ou la socialisation, bien qu’essentielle, semble bien accessoire.

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