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PSYCHO: pourquoi a-t-on tant de mal à prendre soin de soi?

Justine Rossius

Se faire du bien: en principe, ça paraît simple et pourtant, nous sommes nombreu·ses à ne pas y parvenir, reléguant notre bien-être personnel tout en bas de la liste de nos priorités. Pourquoi ce blocage et comment faire pour y remédier ?


 

Durant ce confinement, à force d’être seule chez moi, j’ai réalisé une chose frappante: je ne sais pas m’occuper. En solo avec moi, je me fais penser à une fillette qui s’ennuierait et ne tiendrait plus en place. Cette agitation mentale, je la calme en m’occupant l’esprit comme je peux: en entassant des tonnes de rendez-vous dans mon agenda, en écoutant des podcasts, quand je cuisine, même lorsque je me brosse les dents. En scrollant sur mon téléphone en petit-déjeunant. J’ai réalisé que ce n’était pas « juste » une incapacité à éteindre mon cerveau dans un monde qui ne donne pas droit au repos. Le vrai problème, c’est que j’avais du mal à prendre soin de moi — je ne m’occupe pas, j’occupe le vide — et nous sommes nombreu·x·ses dans ce cas. Par exemple, Stéphanie, célibataire depuis peu, peine même parfois à se préparer à manger : « Il m’arrive de terminer ma journée devant un bol de Kellog’s, alors qu’en couple, je prenais un énorme plaisir à cuisiner des plats. Ce n’est pas que je n’aime pas les céréales, mais j’ai parfois l’impression que je suis un enfant dont je ne sais pas m’occuper seule. »

Les personnes les plus à même de prendre soin des autres auraient parfois du mal à prendre soin d’elle-même, à se traiter avec bienveillance, comme elles le feraient avec quelqu’un d’autre. Et à Stéphanie de continuer : « Lorsque je reçois des invités, je prête toujours bien attention à ce qu’ils n’aient ni trop chaud, ni trop froid. À ce qu’il y ait toujours de la musique agréable, à ce qu’il fasse bien propre. Toute seule, je n’arrive pas à m’autoriser ces mêmes faveurs. » Manger sainement, lire, dormir, se détendre… Incroyable comme ces petites choses que l’on sait bénéfiques pour sa personne semblent parfois compliquées à mettre en place pour soi. Comme un cadeau que l’on ne s’offre pas.

 

Confinement, rupture et déclic

Le confinement a eu le mérite de faire prendre conscience à de nombreuses personnes qu’elles ne parvenaient pas à prendre soin d’elles, a constaté Marie Schmitz, conseillère conjugale et familiale à Liège. « Malgré les difficultés émotionnelles vécues durant cette pandémie, le confinement a généré des bénéfices pour certaines personnes qui se sont rendues compte, en se retrouvant chez elles en permanence qu’elles ne prenaient quasiment jamais le temps de se poser, mais aussi de se demander: “est-ce que je me sens bien? Est-ce que cette vie m’épanouit? » Cela a permis à beaucoup d’entre nous de se reposer ces questions essentielles et d’avoir le temps d’être à l’écoute de soi et de ses besoins.”

Pour Manon, 26 ans, ce n’est pas le confinement à proprement parler qui lui a fait réaliser tout cela, mais bien une rupture douloureuse : « Depuis mes 14 ans, j’ai toujours été en couple. Je n’ai jamais eu de véritables moments où j’ai été seule. J’ai toujours cherché à avoir quelqu’un à mes côtés. Mais tout a basculé il y a un mois et demi lorsque j’ai été quittée après un an et demi de relation. Habituellement, ma réaction aurait été de rechercher une nouvelle personne pour panser mes plaies et passer à autre chose grâce à une vague d’affection et de bonheur procuré par un regard amoureux sur ma personne. Sauf que cette fois, mon manque de confiance en moi et mon besoin de respirer, pour moi seule, m’ont éclaté au visage. Jusqu’ici, mon bonheur a toujours dépendu des autres et j’ai toujours pensé qu’être aimée était le secret pour s’aimer soi. Grave erreur. Cette rupture a dès lors constitué le point de départ d’un véritable travail sur ma personne. » Ce que décrit Manon ici n’est pas anodin : les séparations douloureuses, les deuils, nous donnent souvent l’occasion d’un tête-à-tête parfois soudain et non-désiré avec nous-même. Pour peu qu’on n’ait jamais vraiment fait sa propre connaissance, ce face-à-face peu s’avérer éprouvant. Comme un date Tinder chelou, où il faudrait meubler tant on a rien à se dire.

S’accorder de l’importance

Souvent, à tort et plus encore lorsqu’on est une femme, on confond « prendre soin de soi » avec « prendre soin de son apparence »: mettre du vernis, s’étaler des couches de crème sur la peau, se faire un masque… Alors, on ne prend même pas le temps de se demander si réellement, ça nous fait du bien (spolier: s’épiler, ce n’est pas se faire du bien). On peut aussi penser que « prendre soin de soi », c’est avoir des loisirs; peindre des toiles, jouer à des jeux vidéo, écrire des livres. Résultats: ces croyances nous empêchent parfois pendant des années de nous poser la bonne question: qu’est-ce qui me fait vraiment du bien, à moi? Car prendre soin de soi ne se limite pas à cela, loin de là, souligne Marie Schmitz, thérapeute :

Prendre soin de soi, c’est s’accorder de l’importance. Comment? En étant à l’écoute de nos besoins, de nos envies, de nos limites,... C’est aussi et surtout, se respecter et faire preuve de bienveillance envers soi-même. Envers notre mental, nos émotions ainsi qu’envers notre corps. Être à l’écoute de tout cet ensemble. C’est réaliser que nous avons le droit de nous sentir bien.

Apprécier sa propre compagnie est donc essentiel pour notre harmonie intérieure et notre équilibre. Mais alors, pourquoi peinons-nous à nous faire du bien?  Selon la spécialiste, plusieurs éléments peuvent mettre à mal le soin que l’on se porte : le regard que nous portons sur nous-même, le regard parental et la notion d’égoïsme souvent trompeuse.

Le regard que nous portons sur nous-même

“Quand on se dévalorise, qu’on se juge en permanence, on arrête de prendre soin de soi. On enlève l’importance à nos besoins et d’une certaine manière, on s’agresse. On se fait du mal” explique Marie Schmitz. “Par exemple, certaines personnes se trouvant dans un état dépressif, retournent leur énergie contre elles-mêmes. Se qui accentue la culpabilité, l’autodépréciation: ‘je suis une incapable’, ‘Je ne vaux rien’, ‘Je ne mérite pas d’être aimée’. Elles ne se sentent plus légitimes de prendre soin d’elles.”

Pire encore : cette énergie destructrice serait aussi nocive pour nos relations aux autres.

Lorsque l’on n’arrive pas à prendre soin de soi, à se donner de l’amour propre, on finit par mendier, sans en être conscient, ce que nous ne nous donnons pas à nous-même. On se tourne vers autrui pour essayer de trouver des sensations positives que nous ne trouvons pas en nous.

Mais bien souvent, les paroles ou les actes de l’autre ne comblent que partiellement nos besoins. Parce que l’amour propre, c’est quelque chose que l’on doit s’apporter soi-même, que l’on doit cultiver.

 

 

L’influence du regard parental

Comme souvent en matière de psychologie, les parents ont un rôle à jouer dans cette (in)capacité à prendre soin de soi. « Ce sont les parents les premiers qui vont définir la relation que nous avons avec nous-même et notre corps », exprime la spécialiste.

Pour certaines personnes, la relation à soi sera apprise dans la bienveillance, le respect, la compassion, l’écoute. Ce comportement facilite une bonne estime de soi, une image positive de son corps et de son importance. Mais pour d’autres, cela n’a pas été le cas.

Dans ce cas, on peut entrer en conflit avec son corps, douter de son droit à se traiter avec bienveillance, de mettre des limites aux autres, etc. Cela peut engendrer un rapport malveillant avec son corps (surmenage, trouble du comportement alimentaire, trouble du sommeil…). »

Ainsi, notre éducation conditionne en partie le comportement que nous allons développer avec nous-même. Voilà pourquoi certaines de vos copines n’ont peut-être aucune culpabilité à prendre soin d’elles : elles trouvent même ça légitime. Et elles ont raison ! A contrario, d’autres — peut-être vous, qui nous lisez — ignorent les appels de leur corps et de leur tête, via les émotions notamment (la tristesse, la colère, le manque d’énergie…). « Ces personnes vont éviter de prendre soin d’elles pour éviter de se sentir coupable et pour rester en accord avec les croyances et le schéma familial » alerte Marie Schmitz.  « Par exemple: pour certaines familles, la douceur, l’affection ne vont pas de soi. Il n’est pas évident d’aller au-delà de ce que l’on nous a transmis. »

S’occuper de soi en relation avec la notion d’égoïsme ?

« Ce n’est pas égoïste que de penser à soi. C’est juste une question d’équilibre à préserver pour pouvoir mieux donner aux autres » disait Alexandre Jollien, philosophe. Théorie plus que confirmée par notre spécialiste, qui explique que si l’on arrive à se traiter avec bienveillance et respect, on développe une meilleure image de soi. « Plus nous sommes heureux et radieux, plus notre entourage en profite. » Un concept qui heurte une croyance populaire, encore bien présente dans certaines familles, comme quoi penser d’abord à soi serait une preuve d’égoïsme. Peut-être encore plus lorsqu’on est maman et qu’on doit s’occuper d’une petite tribu, comme c’est le cas pour Barbara, 32 ans : « Je ne sais pas si c’est lié au fait d’être maman, mais je fais toujours passer le fait de me chouchouter en dernier dans mon planning. Je m’occupe d’abord des mille trucs à faire: de mon fils, de mon amoureux, de mon boulot, des tâches ménagères et de voir des potes. Enfin, s’il reste du temps, je prends de vrais moments pour moi, mais j’essaye de lutter contre ça. » Même son de cloche chez Gwendoline, 33 ans, mère de deux enfants, qui s’est obligée à se réserver un moment de bien-être par mois, comme un massage.

Lire aussi: Comment m’accorder un moment de bien-être chaque mois a changé ma vie.

S’amuser avec soi: l’apprentissage d’une vie

Que ce soit via des règles à mettre en place, à l’instar de Gwendoline, ou grâce à un déclic, tel un état dépressif, la bonne nouvelle : c’est que prendre soin de soi peut s’apprendre. Mais c’est à chacun de trouver ce qui lui fait du bien : une quête très personnelle, qui demande un réel travail d’introspection. Tiphaine se rappelle : « J’ai une copine qui fait plein de peinture, une autre qui adore aller courir en forêt… Alors j’ai essayé la peinture, je me suis mise à la course, avant de réaliser que ça ne me comblait pas. J’ai fait l’erreur de copier les autres pendant longtemps. C’était pratique car ça m’évitait de réfléchir à ce qui moi, me faisait vraiment du bien. Encore aujourd’hui, je m’interroge et doucement, j’ai réussi à déceler quelques éléments : me balader dans une librairie pendant des heures, me préparer de délicieux gâteaux… ».

Quand je regarde autour de moi, parmi mes copines, je constate que rares sont les gens qui savent vraiment ce qui leur fait du bien. On n’apprend pas ça à l’école. Amélie, 34 ans : « ce n’est vraiment pas évident comme question. J’adore la couture par exemple, mais je dois quand même me forcer pour m’atteler à un projet. J’ai commencé une liste où je note des activités qui me rendent super positive et qui me donnent de l’énergie. Des toutes petites choses : conduire avec la musique à fond et chanter, prendre un petit thé, manger un chocolat et lire un magazine qui me plaît, marcher en ville et lever les yeux pour voir ce qu’il se passe autour de moi. »

Après sa séparation, Manon a aussi mis des choses en place pour apprivoiser sa solitude: « le soir, je prends le temps de chouchouter ma peau, avant de me glisser sous ma couette où je prends 15 minutes, parfois plus, pour écrire ce que je ressens, pour coucher sur papier les émotions qui m’ont envahie tout au long de la journée et les consigner quelque part. Lors de ce petit moment, j’allume une bougie et je me laisse apaiser par l’odeur de celle-ci. C’est un vrai moment ‘me time’ où mon téléphone est loin de moi et où je suis dans ma bulle. J’aime aussi de plus en plus aller me balader seule, avec mes écouteurs. Je flâne dans les rues en écoutant mes musiques favorites. En pensant à moi et uniquement à moi.

Quelque chose que je fais aussi et qui peut paraître de prime abord un peu bizarre, c’est m’auto-réconforter.

Je me parle à moi-même lorsque je ne vais pas bien. Je m’auto-rassure. Je me dis les mots que je souhaite entendre.

Le chemin avant d’intégrer totalement le ‘self-love’ à ma vie est encore long, mais je mets en place de nombreux jalons pour me permettre d’y arriver. En l’espace de plus d’un mois, le regard sur ma propre personne a déjà changé. Je me rends compte que le mental joue énormément et qu’en prenant soin de notre personne, en misant sur notre bien-être personnel grâce à notre propre et unique personne, on avance vers le positif. »

Conseils pour entamer une meilleure relation avec soi-même

 

Y aller tout en douceur

« Si on a pas eu l’habitude de prendre soin de soi, cela ne va pas venir du jour au lendemain. Il ne faut pas s’imposer subitement une liste de choses à faire pour prendre soin de soi. Il faut d’abord prendre le temps d’être à l’écoute de soi-même, et de découvrir ce dont on a besoin pour être en harmonie avec soi-même. Si l’on veut tout faire du jour au lendemain, on peut être confronté·e au fait que l’on n’y arrive pas, culpabiliser, se décourager et donc abandonner. Piano piano… »

Remplacer les jugements quotidiens envers soi-même en des pensées positives pour soi

« Il faut entraîner son cerveau à changer ses mécanismes pour arriver à penser autrement. Coller des petits post-it dans la maison, sur son téléphone “Je suis courageuse” “Je suis belle” “J’en vaux la peine” “Assieds-toi 2 min et écoute ce qui se passe en toi”. »

Prendre conscience que prendre soin de soi est une nécessité et pas un luxe

« C’est un besoin vital pour s’épanouir et être bien dans sa vie. Prendre nos décisions en pensant à notre bien-être en priorité. Cela ne veut pas dire évidemment que l’on ne doit pas penser à autrui, cela n’exclut pas l’autre de nos décisions. Mais simplement qu’on a le droit de faire passer son bien-être comme une de nos priorités. »

Accepter que nous avons le droit de nous sentir bien

« Nous le méritons. Il est important de travailler cette culpabilité, s’il y en a. Il peut être intéressant pour vous de vous faire accompagner dans cette démarche si vous sentez que vous avez du mal à la dépasser. »

Identifier ce qui nous met en difficulté

« Prendre le temps de se poser, d’analyser ce qui nous entoure. Ce qui nous fait du bien et aussi ce qui nous met à mal et réfléchir à comment l’éviter. Par exemple: s’éloigner de certaines personnes qui nous nuisent. »

Se garder quelques moments dans la semaine rien que pour soi

« Pour faire une activité qui nous fait du bien, comme voir des amis, méditer, etc. »

Ne pas se comparer !

« Il faut arrêter d’envier les personnes “parfaites” qui arrivent à gérer leur boulot, leurs enfants, leur vie de couple. Chaque être humain est différent et a des besoins différents. Faites une liste de ce qui est essentiel pour vous sentir bien sans regarder ce que les autres font. »

Se joindre à d’autres

« Parfois, on a du mal à prendre soin de soi seule, à se faire du bien de manière individuelle. Alors joignez vous à d’autres! Pensez aux activités en groupe, aux groupes de parole, à la méditation groupée, aux cours de yoga, etc. »

Merci à Marie Schmitz, conseillère conjugale et familiale. Plus d’infos par ici. Mail : marieschmitz.ccf@gmail.com. Téléphone : 0499 / 11.47.42

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