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Pourquoi le combat de Denis Mukwege pour réparer les femmes violées nous concerne toutes

September 24, 2014 - Bukavu, Congo: Congolese gynecologist Doctor Denis Kukwege with Angeline Kajonjega, 26, mother of two week old twins Cikurun and Citon. On October 21, European lawmakers have unanimously awarded their top human rights prize, the Sakharov Prize, to Mukwege who campaigns against sexual violence targeting women in war. Mukwege, 59, set up the Panzi Hospital in eastern Congo’s Bukavu in 1998 and still works with victims of sexual violence there. On January 1, 2015, the Congolese hospital renowned for treating war rape victims has had its bank accounts frozen for alleged tax fraud, preventing it from paying its staff and prompting them to go on strike. The Panzi Hospital in Bukavu, run by Dr Denis Mukwege, says it is being unfairly targeted by the authorities in Democratic Republic of Congo. (Jukka Grondahl/MV Photos/Polaris) © PHOTO NEWS / PICTURES NOT INCLUDED IN THE CONTRACTS *** local caption *** 04967710

Déjà Docteur honoris causa de 6 universités, dont la prestigieuse Harvard, le gynécologue Denis Mukwege recevait ce jeudi un 7e doctorat honorifique, de la part de l’ULiège cette fois. L’occasion surtout d’annoncer le lancement de la chaire internationale Mukwege, centrée sur la violence faites aux femmes et aux filles dans les conflits. Un combat dont Denis Mukwege a fait l’oeuvre de sa vie, et dont il nous a parlé avec passion.

Et pourtant, face à la barbarie, il est tentant de partir. Faire ses valises, s’en aller le plus loin possible, ou simplement fermer les yeux et choisir de s’évader dans sa tête loin des atrocités. Malgré un travail bien rémunéré en France, où il a effectué sa spécialisation en gynécologie, Denis Mukwege a quant à lui choisi de revenir au pays. En 1989, il rentre au Congo prendre la direction d’un hôpital de son Sud-Kivu natal. Un choix qui le place au coeur des conflits lorsque la première guerre du Congo éclate 7 ans plus tard. Rescapé de justesse de la destruction de son hôpital, il se réfugie un temps au Kenya avant de retourner à nouveau au Congo fonder l’hôpital de Panzi, sur les rives du lac Kivu. C’est là, dans les ruines d’un pays déchiré par le conflit, qu’il est exposé pour la première fois à une pratique qui va changer le cours de sa vie: le viol comme arme de guerre, et plus précisément, la destruction volontaire et programmée des organes génitaux des femmes.

Réparer l’esprit aussi

Flash-forward 20 ans plus tard, et Denis Mukwege est à des milliers de kilomètres de l’hôpital de Panzi, reçu pour l’occasion au rectorat de l’ULiège, où son arrivée suscite l’enthousiasme fébrile des privilégiés invités à sa conférence de presse. Car rencontrer Denis Mukwege est un privilège, d’abord parce que son temps est extrêmement précieux, mais aussi parce que le côtoyer, c’est mettre un visage sur des valeurs, du courage à la résilience en passant par la bonté humaine. Et il en faut pour ne pas baisser les bras face aux actes de barbarie auxquels il est confronté. Avec émotion, mais sans jamais flancher, il raconte l’histoire de cette patiente de 70 ans arrivée en 2002 à son hôpital, et dont la détresse l’a poussé à proposer un accompagnement psychologique en plus des soins de réparation physique.

Je lui avais demandé de revenir pour une consultation post-opératoire, et lors de celle-ci, elle m’a demandé pourquoi je l’avais soignée au lieu de la laisser mourir. Je lui ai répondu que ses proches avaient besoin d’elle, mais elle m’a répondu qu’elle refusait de retourner dans son village, qu’elle avait honte parce qu’elle avait été violée devant son beau-fils. J’avais réussi à la réparer physiquement, mais elle a refusé de boire, de manger et même de communiquer. Je suis triste de dire que cette patiente est décédée, mais j’ai eu envie d’agir pour apporter une aide psychologique, afin que ça ne se reproduise plus.

Plus facile à dire qu’à faire, les psychologues cliniciens ne courant pas les routes au Kivu. Alors à l’hôpital de Panzi, ce sont d’abord des infirmières qui ont joué le rôle d’assistantes sociales, tissant des liens précieux avec les patients. Et puis, profitant de l’attention grandissante de la communauté internationale, Denis Mukwege a frappé à toutes les portes qu’il trouvait pour obtenir un système de soutien psychologique à apporter à ses patientes. Une quête dans laquelle il a notamment pu compter sur le soutien de Véronique De Keyser, Professeur émérite à la faculté de psychologie de l’Uliège, changée à jamais par sa visite de l’hôpital de « l’homme qui répare les femmes ».

Je suis venue à Panzi en janvier 2015 pour voir opérer Denis Mukwege parce qu’en temps que psychologue, je m’intéresse à l’évolution technologique de la médecine. Cette semaine a bouleversé ma vie, car la première patiente violée était une très petite fille de moins de 3 ans. Et puis il y en a eu une autre. Chaque fois, le même scénario: le Docteur se recueillait devant le petit corps endormi avant l’intervention, et à la fin, il laissait éclater sa colère, en demandant comment on peut faire cela à une enfant.

Et si le gynécologue ressent une colère toute légitime face aux atrocités subies par les femmes et les petites filles qui défilent sur sa table d’opération, il arrive toutefois à faire preuve de discernement quand il s’agit des auteurs de ces crimes. Car dans ces situations, où des enfants de douze ans sont parfois contraints de violer leur propre mère pour montrer aux miliciens qu’ils ont « ce qu’il faut », les bourreaux sont aussi des victimes.

« Il faut bien faire la distinction entre les commanditaires, qui sont chefs politiques ou militaires, et qui utilisent ces tactiques pour gagner du pouvoir et du territoire; et puis ceux qui exécutent les atrocités. On est souvent face à des mineurs, parfois très jeunes, qui subissent un lavage de cerveau intensif et qui ne comprennent pas ce qu’ils font, explique Denis Mukwege. On leur dit que s’ils rejoignent les groupes armés, ils auront tout ce qu’ils veulent, les femmes, l’argent… Ils deviennent capables de choses inimaginables. Ils sont malades, et quand ils grandissent et prennent conscience de leurs actes, ils souffrent eux-aussi de traumatismes. Les commanditaires, eux, sont des lâches et des criminels ». Tandis que leurs victimes, elles, ont un courage qui inspire le gynécologue congolais, et lui donne la force de continuer à se battre pour toutes ces femmes victimes principales d’une guerre qui n’en finit pas.

Chaque femme qui vient à l’hôpital, je lui dis la même chose: ces violeurs ont voulu vous détruire, et arracher ce qu’il y avait de plus beau en vous, mais ils ont échoué. Vous avez gagné en transformant la haine en amour.

Car si certaines des femmes qui arrivent à Panzi sont parfois totalement retranchées à l’intérieur d’elles-mêmes, incapables de parler et de s’occuper de leurs enfants, Denis Mukwege souligne à quel point toutes sont une source d’inspiration pour lui. Et lui permettent de croire encore en l’être humain, alors même qu’il est exposé quotidiennement aux pires atrocités dont l’Homme est capable.

Les femmes que je soigne ne (sur)vivent pas avec la haine et l’envie de se venger. Elles expriment une telle bonté que c’est impossible de perdre la foi en l’être humain. Je ne sais pas si j’arriverais à me remettre du dixième de ce qu’elles ont subi, et pourtant, elles ont la force de le faire, pas pour elles, mais pour les autres. C’est d’une beauté inouïe, et c’est ce qui me pousse à agir.

Un combat pour lequel il se démène sans relâche, et où il peut désormais compter sur une équipe de professeurs, psychologues, étudiants et chercheurs attachés à l’ULiège, qui vont constituer un tissu précieux d’aide psychologique aux victimes via la chaire internationale Mukwege. Et si l’université ne cache pas l’importance que revêt pour elle cette mission, on ne peut pas parler pour autant de fierté, bien que l’admiration que suscite le Docteur Mukwege dans les rangs du personnel académique présent soit palpable. « Il n’y a au fond aucune fierté à en tirer pour nous quand on voit la monstruosité des actes commis sur place. La fierté ultime, ce serait que ces viols n’aient plus lieu et que la situation n’existe plus. La chaire est une idée de Denis Mukwege et on a évidemment répondu présent, avec la volonté de lui apporter un réseau et tout le soutien possible ».

Un problème universel

D’autant plus que si le Congo et ses groupes armés peuvent sembler de prime abord bien loin de la Belgique, ainsi que le rappelle le Docteur Mukwege, le calvaire que vivent ces femmes est malheureusement universel.

La violence sexuelle a lieu partout, dans tous les conflits, sur tous les continents, dans tous les pays. Les femmes victimes de violences, c’est un problème universel, qui a besoin d’une solution universelle. Aujourd’hui, on a tendance à se dire que la violence sexuelle ne nous concerne pas, jusqu’à ce que cela arrive dans notre propre maison et qu’on réalise qu’on était vulnérable.

La solution, pour Denis Mukwege? Rassembler les témoignages, et briser le tabou qui persiste encore autour du viol. Parce que « la meilleure manière de lutter contre les violences sexuelles, c’est d’en parler ». Même si les mots sont difficiles à trouver et que certaines de ses patientes lui disent avoir été tuées, leur identité et leur place dans la société volées. Parce que les violences sexuelles sont un isolant social puissant, et que l’objectif même de ceux qui les commettent est de briser des communautés entières. Alors non content de réparer leurs blessures physiques, Denis Mukwege s’attèle à leur apprendre à se réapproprier leur corps et leur identité.

Pour moi, un des premiers signes de guérison c’est quand les femmes recommencent à se maquiller. C’est un signe d’espoir, leur manière à elles de dire « je suis belle et je suis là ».

Et ils sont de plus en plus nombreux à leurs côtés, emmenés par l’énergie galvanisante d’un homme qui aurait pu partir, mais est revenu dans son pays et a choisi de lui consacrer sa vie. Choix extraordinaire d’un héros ordinaire, gynécologue, activiste mais aussi pasteur pentecôtiste, qui se rêvait chimiste et puis ingénieur avant de trouver sa voie et de donner par la même occasion une voix à ce dont on ne parle pas. Et qui, après avoir rencontré tous les grands de ce monde et été envisagé pour le Prix Nobel de la Paix, avoue qu’il n’aurait jamais imaginé se retrouver là quand il a commencé son combat sur le terrain, et qu’il regarde le chemin parcouru « avec émotion et satisfaction ». Sans pour autant prendre le temps de se reposer sur ses lauriers: « les viols continuent, et il faut agir ».

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