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On a rencontré Alix Garin, autrice de la BD « Ne m’oublie pas »

Alix Garin, jeune autrice d’origine Liégeoise, vient de sortir sa première BD. On y retrouve Clémence, jeune adulte, et sa grand-mère atteinte d’Alzheimer, malheureuse en maison de retraite. Sur un coup de tête, elle l’enlève pour l’emmener voir sa maison d’enfance. Une histoire intelligente, aussi haletante qu’un road-movie, terriblement émouvante, mais aussi très drôle. Un énorme coup de cœur!

Feuilletez les premières pages de la bande dessinée d’Alix Garin sur le site de l’éditeur.

En quoi cet album est-il personnel?

« J’ai moi-même assisté à la dégénérescence de ma grand-mère, en étant totalement impuissante et ça m’a vraiment ébranlée. On avait un lien très fort. Cette douleur m’a donnée envie de raconter la relation qu’on peut avoir avec ses grands-parents et à quel point c’est douloureux de les voir vieillir. La forme est complètement fictionnelle, mais les émotions sont inspirées de mon vécu. »

Vous dessinez la Mamy nue, ça a été difficile de montrer la faiblesse des corps ?

« Je trouve que c’est injustement tabou, aujourd’hui, de montrer le corps des vieux. On vit dans une société suresthétisante où tout doit toujours être sous contrôle, où un seul type de corps a droit au chapitre. J’avais envie de montrer le corps d’une personne âgée, ce qu’il est vraiment. On finira tous comme ça et c’est beau, émouvant, ça raconte plein de choses. Il n’y a rien de sale ou de honteux. Je tiens beaucoup à cette scène du bain. J’ai donné le bain à ma grand-mère comme elle me l’a donné quand j’étais bébé. Il y a un symbole là-dedans, de rendre la pareille avec beaucoup d’amour. »

La relation de Clémence à sa mère est aussi très importante…

« Je voulais que ce soit vraiment une histoire transgénérationnelle, où la grand-mère fait le lien entre Clémence et sa mère, à cette période de passage à l’âge adulte où l’on apprend aussi à pardonner ses parents, à reconstruire une nouvelle relation avec eux, comme souvent à l’adolescence, cette relation s’estompe voire disparaît alors qu’enfant elle est présente. »

Combien de temps avez-vous mis à réaliser cet album ?

« J’ai mis 2 ans, en travaillant à temps-plein à côté, comme illustratrice vidéo dans l’agence Cartoonbase. Un job que j’adore et dont les patrons sont formidables. Il m’apporte la sécurité financière qui me permet de me consacrer à l’art en toute quiétude. Mais j’avoue que ça a été très dur. Tout s’est enchaîné : j’ai quitté Liège pour Bruxelles, j’ai commencé à travailler tout en commençant à écrire. Je me suis sentie coupée du monde, car je ne faisais que bosser. Mon grand-père venait de mourir donc j’étais en plein deuil. La fin de l’année 2018 a été très éprouvante. »

Votre héroïne aime les femmes, c’était important pour vous d’en parler dans cette bande dessinée ?

Je me suis posé beaucoup de questions sur mon orientation sexuelle et j’ai eu envie d’aborder ce sujet. C’était important pour moi à ce moment-là. J’ai fait le choix délibéré de faire entrer dans la fiction des personnages qui sont non-hétérosexuels, sans que ce soit le sujet. Clémence est brune, grande, non-hétéro. Et c’est juste comme ça. Je trouve ça super chouette que ça devienne un non sujet aujourd’hui en BD.

D’où vient votre passion pour la BD ?

« Elle a toujours été là. Je dessine depuis que je sais tenir un crayon. Quand j’avais 5 ans, une amie de ma mère, en me voyant dessiner frénétiquement, m’a tracé 6 cases sur une feuille de papier. Elle me l’a tendue en me disant : « Au sein de ces 6 cases, tu peux raconter une histoire. » Ça a été la révélation absolue. Depuis, j’ai toujours voulu devenir autrice. Mes parents m’ont abonnée au journal de Spirou dès que j’ai su lire, ado j’ai dévoré la bibliothèque de ma mère qui était pleine de BD et romans graphiques. Après ma rhéto, j’ai été à l’école supérieure des Arts de Saint-Luc, à Liège, apprendre la BD. J’ai appris énormément pendant ces 3 ans. Ça a été merveilleux et n’a fait que confirmer ce rêve de devenir autrice. Il s’est réalisé quelques mois après mes études: j’ai rencontré Mathias, mon éditeur. »

Ça a été facile de vous lancer ?

« J’ai remporté le Prix Jeunes Talents du Festival de Saint-Malo et ça a vraiment été un petit miracle pour moi. Ça m’a ouvert des portes, permis de mettre un pied dans le monde professionnel, de faire beaucoup de rencontres. Avant, j’avais déjà envoyé des tas d’autres projets à tous les éditeurs possibles, qui avaient été refusés. Avec le recul, ce n’était pas encore à la hauteur pour être publié. »

En quoi la BD est un moyen unique de raconter une histoire ?

« Elle offre une liberté qu’aucun autre médium artistique n’offre. Ça permet de vraiment faire vivre des fictions longues, contrairement à la peinture par exemple, sans rendre de compte à personne. Ce n’est pas comme au cinéma où x personnes au-dessus de vous vous donne le fric. Vous en avez un seul: l’éditeur. Aux éditions du Lombard, ça s’est fait en toute confiance. On était vraiment sur la même longueur d’ondes. Les possibilités du papier sont infinies, en termes de choix graphiques, en termes de scénario. C’est la richesse de ce médium qui fait qu’il est en train d’exploser. Il y a autant de BD que d’auteurs. Et comme on n’a pas un très long passé, je pense que les auteurs se sentent libres et les lecteurs sont très ouverts d’esprits. Prolifique. »

La bande dessinée devient plus féministe?

« Oui, elle évolue tout comme la société. Mais surtout la BD se féminise ce qui est super. C’est enrichissant d’avoir de nouveaux points de vue, de varier les angles, les sujets abordés. »

Que vous apporte le dessin ?

« Je ne peux même pas répondre à la question tellement je ne sais pas ce que c’est de vivre sans dessin. C’est une façon de vivre. C’est comme respirer. Je ne pourrais pas ne pas dessiner. Ça a été un moyen d’expression toute ma vie. Et un refuge, une façon de s’échapper de l’immédiat, du quotidien. Je ne peux pas imaginer la vie sans dessin, mais plus encore sans BD. J’ai besoin de raconter des histoires. »

Quelle partie préférez-vous dans la conception d’une bande dessinée, à part le dessin ?

« Le scénario, c’est laborieux, on sue à grosses gouttes, mais c’est très intéressant. C’est une immersion complète. On ne vit que pour ça. Personnellement, j’y pense jour et nuit. Je suis totalement prise dedans. Le découpage aussi est très important. Quand on découpe le scénario sous forme de planches. C’est à ce moment-là qu’on construit tout le récit. Un scénario peut être très bon, mais tellement mal découpé que ça ne marche pas et à l’inverse, un scénario de prime à bord sans intérêt peut devenir complètement captivant grâce à la manière dont on va le mettre en forme. C’est un challenge énorme que j’aime relever. »

Quels sont vos projets ?

« Je vais me reposer, laisser décanter cet album. J’ai la chance de pouvoir le faire, car je ne dépends pas financièrement de la bande dessinée. J’aimerais me construire une carrière durable. Je veux trouver un projet qui me porte, dont je sois convaincue qu’il sera vraiment bon. »

« Ne m’oublie pas », d’Alix Garin, est paru aux éditions Le Lombard.

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