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Quentin Zuttion nous parle de sa BD « La dame blanche »

Julie Braun
Julie Braun Journaliste

Quentin Zuttion, jeune auteur français, vient de sortir « La dame blanche ». Dans ce roman graphique bouleversant, on découvre le quotidien d’Estelle, infirmière très impliquée dans son travail en maison de retraite.

Posé dans le profond canapé d’un resto bruxellois, Quentin Zuttion s’excuse d’avance : la nuit d’hôtel a été mouvementée, les réponses risquent d’être lentes. Au contraire, elles seront vives, passionnées, passionnantes!  

D’où t’es venue cette envie de parler de la vieillesse?

« J’avais envie de rendre hommage à ma grande sœur. Elle est infirmière en maison de retraite et j’aime parler avec elle, découvrir la manière dont elle travaille, mais aussi son humour. Il est un peu cinglant, cynique, parfois un peu choquant, mais c’est elle qui le vit, elle a le droit d’en rire. Je trouve aussi intéressant cette notion de deuils à répétition. Tous les 2 ou 3 mois, elle doit composer avec un décès. Comme le dit un des personnages: ‘Nous, lorsqu’on est en deuil, on pleure un bon coup et ça passe, mais toi, tu ne vas pas pleurer toute ta vie.’

C’est pour cette raison que j’ai imaginé le personnage d’Estelle, un peu trouble, mélancolique… klepto aussi. Elle se crée sa boîte à souvenirs, dont elle a un peu honte. On voit peu de héros ambigus dans ce domaine. Les infirmières sont souvent glaçantes ou totalement dans le don de soi. Ici, on ne comprend pas toujours très bien ses choix. Elle commet des fautes professionnelles claires, mais on aurait parfois envie d’oser l’imiter. »

Tu t’es documenté?

« En plus de ces conversations, avec ma sœur, j’ai moi-même travaillé dans une maison de retraite en tant qu’étudiant, je faisais le ménage dans les chambres. Il y avait un étage consacré aux dégénérescences mentales et quand j’y faisais le ménage, je n’étais jamais considéré comme la personne qui nettoyait. Les résidents pouvaient m’appeler par un autre prénom, me prendre pour leur petit fils… De la même façon, Estelle va devenir tout à la fois. Infirmière, mais aussi sorcière, fausse petite fille, amour adolescente, complice. Elle glisse de chambre en chambre dans les souvenirs et désirs de chaque résident, et endosse plein de rôles pour finalement incarner la mort en elle-même. D’où le titre ‘La dame blanche’, en référence à la légende qui indique que lorsqu’on croise une dame blanche, on mourra bientôt. »

Le traitement des couleurs est particulier dans « La dame blanche »…

« Ça m’est venu instinctivement. Je l’avais d’abord traité comme mes albums précédents, mais j’avais trouvé ça froid. C’est plus sur le trait que j’ai dû chercher, pour trouver quelque chose de plus lâché et gras. C’est une histoire de plis de peau, de couches, de superposition, d’identités et de corps. L’idée du monochrome bleu avec les touches de couleur, m’a permis de jouer avec les taches sur la peau, qui ressortent mieux. Elles sont d’une couleur chaude. Elles donnent de la vie. Comme la cigarette qui apparaît souvent dans l’album. On pourrait me le reprocher, mais j’en suis le témoin, les soignants fument beaucoup ! Je m’en suis servi narrativement. Pour les conversations entre collègues, mais aussi pour cette patiente qui revit ses délires adolescents. Le personnage de Sophie est une dame très âgée, qui minaude, drague. Je voulais montrer une personne âgée sensuelle. »

C’était aussi important pour toi de représenter le désir des personnes âgées?

« Oui, il y a un vrai tabou du corps : on veut pas le voir, on le trouve répugnant, laid… Alors que les personnes âgées sont à une période de la vie où elles sont  sans cesse touchées, trimballées, tripotées. Comme des enfants. Je voulais représenter les corps âgés tels qu’ils sont, mais aussi effacer le côté mécanique des soins. Les rendre plus sexy, plus dans l’émotion. »

La jeune autrice liégeoise Alix Garin, avait déjà magnifiquement abordé  la vieillesse dans sa BD « Ne m’oublie pas ». Découvrez son interview ici.

Quelle est ta vision de la vieillesse?

« Deux des trois protagonistes âgés ont une forme d’Alzheimer. Sophie vit dans le passé et Mme Thomas réinvente sa vie. Ça m’intéressait de me pencher sur cette question de vérité ou de mensonge. Qu’est-ce qui est plus important, que ce soit vrai ou apaisant? Le personnage d’Estelle le dit : ‘Je me fous de ce qui est réel ou fantasmé. Je prends la direction qui soulage.’ Ça me fascine en tant qu’auteur. Car nous aussi, on crée plein de petits mensonges qui sont plus justes peut-être que si on décrivait vraiment ce qui se passe. Où se trouve la réalité? »

Le dessin, c’est quoi pour toi ?

« Un moyen. J’ai pas ce truc de ‘la BD c’est ma vie’. Pour moi, c’est  un médium comme un autre. J’adore le cinéma, par exemple. J’ai donc un cadrage qui se rapproche beaucoup du corps, comme une caméra à l’épaule. »

Ta précédente BD, « Touchées », traite de la violence contre les femmes.

« Ce sujet-là concernait mon autre grande sœur. Mais tout est parti d’une jeune fille, qui m’a parlé de l’escrime thérapie. Je me suis demandé ce qui se serait passé si une victime de violence avait une épée entre les mains. »

« Touchées » a été adaptée par Alexandra Lamy et passera bientôt sur TF1. Qu’est-ce que ça fait de voir son travail adapté?

« C’est super. En plus, j’ai pu collaborer à la réécriture. J’ai compris qu’à la télévision, il faut vraiment tenir le téléspectateur en haleine. On a donc dû réécrire avec un cahier des charges plus conséquent. Désormais, je réécris mes scénarios de BD comme on a réécrit l’adaptation de ‘Touchées’. Ça m’a énormément apporté. Et puis, mon côté extérieur a permis de parfois se détacher de certains codes trop télé. Ce qui était important pour moi, c’était qu’on garde bien le message de fond et l’harmonie entre les 3 persos. »

En août prochain, paraîtra « Toutes les princesses meurent après minuit », BD qui parle de ton homosexualité. Est-ce que ça fait peur de parler de soi?

« Oh, le personnage de la collègue d’Estelle, Sonia, c’est déjà very me. (rires) Dans cette nouvelle BD, je raconterai l’histoire d’un petit garçon de 8 ans, l’été 97. Lady Di vient de mourir. Le petit garçon invite un copain de classe à la maison et va tout faire pour l’embrasser sur la bouche. Et en même temps, sa mère et sa grande sœur vivent elles aussi des événements liés à leurs amours. C’est un huis clos, qui se passe sur une après-midi et une nuit.

Ça n’a pas été compliqué d’écrire sur moi, car je pense à cette histoire depuis très longtemps. Il y avait déjà des scènes, des images très fortes de climax, et des poupées torturées, que j’avais en tête. Enfant, je jouais beaucoup aux Barbies et je me disais : ‘je ne serai jamais toi.’ En en parlant avec mes sœurs, je me suis rendu compte qu’elles avaient le même problème d’identification par rapport aux beaux cheveux blonds, à la taille, etc. En s’énervant sur les cheveux de la Barbie, en l’explosant, elles explosaient en quelque sorte le féminin inatteignable. »

Feuilletez les premières pages de « La dame blanche », de Quentin Zuttion, sur le site de l’éditeur.

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