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Témoignage: « Certains bruits me rendent complètement folle »

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Saskia, 23 ans, souffre de misophonie, une maladie peu connue qui l’affecte au quotidien. Le bruit le plus anodin a le pouvoir de la plonger dans une colère aussi profonde qu’incontrôlable.

« À l’âge de 13 ans, lorsque j’entendais un bisou claquer sur une joue ou des bruits de bouche, je sentais l’irritation monter en moi. À cette époque, j’étais loin d’imaginer qu’un truc clochait chez moi. Et puis un jour, pendant un repas familial, je me suis mise en colère contre mon père. Je n’ai pas eu d’autre choix que de me lever et quitter la table. Mon père n’a évidemment pas compris ma réaction et m’a remise tout de suite à ma place. Pour lui, j’exagérais et je n’avais aucune raison de me mettre à ce point en colère. De mon côté, je me rendais compte que ma réaction était complètement disproportionnée.

Mon entourage me conseillait de ne pas me focaliser sur ces bruits. Si c’était aussi simple…  Au début, personne ne m’a comprise. Je me considérais donc comme un OVNI.

Plus le temps passait, plus mon intolérance aux bruits s’aggravait. Lorsque les voisins tondent la pelouse, qu’ils discutent dans le jardin ou que j’entends le clapotement de l’eau dans un étang, c’est l’enfer. Ces bruits me rendent tellement folle que je n’arrive pratiquement pas à garder mon sang-froid. Après avoir refermé violemment la fenêtre ou la porte, je tente de me raisonner. Mais sur le moment, impossible de rationaliser. Mon angoisse prend le dessus.  C’est comme une force étrangère qui domine ma façon d’agir.

Des bouchons ou rien

À l’école, c’était encore plus pénible. Surtout pendant les examens. Le bruit d’un stylo rétractable ou les talons d’une prof sur le carrelage m’empêchaient de me concentrer. Heureusement, mes études impliquaient un maximum de travaux pratiques. Depuis toujours, je ne sors jamais sans mes boules Quies. En cas de besoin, je les mettais même en classe ou au cinéma. J’en ai aussi besoin pour dormir. Plus le temps passe, plus je développe une autre pathologie proche de la première: certains mouvements m’insupportent autant que les bruits. Lorsqu’une personne agite les jambes à côté de moi dans le bus, par exemple, c’est insupportable.

L’incompréhension

Lorsque je demande poliment aux gens d’arrêter de faire telle ou telle chose, ils réagissent souvent très mal. Ces dernières années, je me suis très souvent sentie incomprise. Mon entourage me reprochait souvent de jouer la comédie.

Lorsque j’ai entendu parler pour la première fois de cette pathologie et que j’ai rencontré des gens qui en souffraient, j’avoue que je me suis sentie extrêmement soulagée. Désormais, quand je me sens incomprise, je peux enfin expliquer de quoi je souffre. Pour moi qui suis très sociable, c’est un gros soulagement. Même si c’est parfois très difficile à gérer, je n’ai jamais arrêté de voir mes copines. Mes meilleures amies sont maintenant au courant de la situation et font preuve de beaucoup de compréhension. Il n’en va pas de même des nouvelles personnes que je croise. Chaque sortie au restaurant est une épreuve. Même dans la salle d’attente du médecin, je dois me contenir pour ne pas exploser lorsqu’une personne fait un bruit qui m’énerve.

Scandale dans le bus

Parfois, je n’arrive pas à me calmer. Une fois, dans un bus, je me suis acharnée contre une dame assise sur la banquette derrière moi. Elle n’arrêtait pas de renifler. J’ai fini par me retourner, folle de rage. Je lui ai tendu un paquet de mouchoir en lui criant: ‘vous allez vous moucher, oui ou non?’ L’instant d’après, je me sentais déjà coupable. Mais c’était plus fort que moi. Je n’aurais pas pu m’en empêcher.

Ces crises sont aussi incontrôlables qu’indéfinissables. Des plaques rouges apparaissent au niveau de mon cou et mon visage devient écarlate.

Sur le moment, la dame n’a pas vraiment su comment réagir. Je crois qu’elle ne comprenait pas vraiment ce qui se passait. Quant à moi, je ne savais plus où me mettre. Cette maladie a un très grand impact sur mon quotidien. Moi qui adore le cinéma, je ne peux plus y aller. Ça me manque beaucoup. Au travail – je suis en charge de la garderie dans une école -, c’est plus facile. Le vacarme est continuel c’est vrai, mais comme il ne s’agit pas d’un bruit de fond, ça ne me pose pas vraiment de problème.

Un peu d’espoir

À part une petite amourette sans importance pendant mes années d’ado, ma vie amoureuse est inexistante. J’imagine que c’est une conséquence indirecte de ma maladie. Je préfère rester chez moi, au calme, plutôt que de sortir et de faire de nouvelles rencontres. J’ai très peur du futur, je l’avoue. Celui qui tombera amoureux de moi devra avoir le mode d’emploi. Et je rêve aussi, un jour, d’avoir des enfants. Pour l’instant, aucun traitement ne m’est proposé, mais je garde tout de même foi en l’avenir. En désespoir de cause, j’ai récemment décidé de voir si l’hypnose ne pourrait pas m’aider. Mais à ce stade, je ne peux pas encore savoir si cette technique va me soulager, ne serait-ce qu’un peu. »

La misophonie, c’est quoi, au juste?

Docteur Schröder, psychiatre et expert en misophonie: « La misophonie est un trouble lié à une diminution de la tolérance aux sons. Les patients souffrant de cette maladie se focalisent exagérément sur certains bruits émis par d’autres personnes et réagissent à ce qu’ils ressentent comme une agression en se montrant agressifs à leur tour. En cas de crise, leur niveau de concentration diminue et ils ressentent un mélange d’irritation, de colère et de dégoût. La plupart du temps, ils sont incommodés par des bruits de bouche, de respiration ou lorsqu’une personne en embrasse une autre. Il arrive aussi qu’un reniflement, le bruit d’un stylo qui se rétracte ou d’un clavier sur lequel on tape produise le même type de désagréments. Les patients atteints de misophonie ont tendance à perdre le contrôle et, en conséquence, à faire preuve d’une forme d’agressivité assez profonde. Conscientes que leur réaction et leur niveau d’agacement sont clairement disproportionnés, ces personnes ont tendance à éviter certains types de situations qui pourrait générer une crise. Source de stress, cette éviction sociale peut également impacter leur vie tant privée, que professionnelle. »

Le traitement

« Compte tenu du manque de recul et d’expérience des médecins par rapport à cette maladie relativement récente, il n’existe à ce jour aucun traitement efficace. Selon une étude menée par l’hôpital universitaire d’Amsterdam, il semblerait toutefois que la thérapie cognitive permette de réduire les symptômes chez ce type de patients. Cette thérapie de groupe répartie sur 8 séances consiste en une série d’exercices de relaxation, ainsi que de concentration et de contre-conditionnement. »

Texte: Jill De Bont. Photo: Tine Schoemaker.

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