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FAUT QU’ON PARLE: peut-on vraiment élever son enfant dans un monde non genré?

En Suède, une majorité des écoles pratique la pédagogie neutre, à savoir une approche faisant la part belle à une plus grande diversité de modèles familiaux et identitaires. De même, de nombreux parents choisissent désormais d’élever leurs bébés sur le modèle des “Theybies”, un principe de neutralité de genre, pour les libérer des étiquettes et de la pression sociale. Mais peut-on pour autant réellement voir grandir son enfant dans un monde asexué?

Je me considère comme féministe. Je n’envisage pas notre société autrement que par l’égalité. Et il en va de même pour mon amoureux. À la maison, nous fonctionnons sur un principe de partage. Des tâches ménagères, de l’argent, des responsabilités. Il n’y a pas de débat. Ça a toujours été une évidence. Et puis l’autre jour, en feuilletant un catalogue de jouets, mon fils de quatre ans (qui, s’il pouvait, s’y prendrait en juin pour choisir ses cadeaux de Noël) m’a montré des articles en me disant: “tiens maman, c’est pour toi, ce sont des jeux pour les filles .” Et je suis restée abasourdie, soufflé, comme si je venais de me prendre un rocher sexiste sur la tête. Sur le moment j’ai pesté en me demandant qui avait bien pu lui mettre ces principes caricaturaux en tête. Lui qui avait toujours reçu aussi bien une cuisinière que des avions de chasse, parce qu’il s’intéressait aux deux. Lui qui dans ses scénarios imaginaires interprète Mulan comme Flèche des Indestructibles et qui, plus petit, a même craqué – et obtenu – des pantoufles Hello Kitty. Qui avait donc altéré sa vision du monde pour la peindre en rose et bleu?

(Im)Possible?

Mais, à l’heure ou le mouvement “Theybies” (du terme anglais They, signifiant “eux” plutôt qu’un “il” ou “elle”) est en plein boom, et où de nombreux parents se refusent à élever une fille ou un garçon, au profit d’un individu se choisissant en grandissant, ce modèle est-il vraiment possible? Viable? Faisable? Les partisans de ce principe dénoncent une ségrégation entre les deux sexes dès la naissance, notamment au niveau des couleurs associées aux genres. Ils affirment qu’aucune place n’est laissée à la neutralité et que nous méritons tous d’être élevés de manière identique. Que ce n’est qu’en grandissant que les enfants prennent conscience de différences sexuées que leur éducation et la société leur a dictées. Et que ces dissemblances influenceront les adolescents et les adultes qu’ils seront. Et de fait, ils n’ont absolument pas tort. Nos souvenirs, les stimulations que nous recevons, les modèles que nous prenons et ceux auxquels nous sommes inconsciemment confrontés, déterminent en – grande- partie qui nous devenons.

La somme de nos différences

Mais je ne sais pas si je suis pour autant d’accord avec la démarche. Nous ne naissons pas neutres. Même en y mettant toute la force de nos convictions. Tout comme nous ne naissons pas tous blancs, noirs, métisses ou asiatiques. Nous ne naissons pas tous grands, avec des cheveux bruns ou encore des yeux bleus. Chacun de nous nait unique et le demeure. C’est une richesse inouïe. Peut-être le plus beau cadeau que la vie nous donne. Nous naissons forcément différents. Singuliers. À part. Pour des milliers de raisons, par des centaines de caractéristiques, de détails comme de traits essentiels. Et parmi eux, aussi notre sexe. Ne pas nommer ne fait pas disparaître. Choisir d’appeler ses enfants par “Hen” (le pronom neutre Suédois) ou “They” ne change rien au fait qu’ils découvriront le monde aussi par le prisme de leur identité genrée. Apprendre passe en partie par le mimétisme, par la compréhension des autres et par leur observation. Or, décider d’appeler son bébé à l’aide d’un pronom neutre, ne signifie pas pour autant qu’on modifie l’appellation des parents. Le principe même de Papa et Maman amène déjà une différenciation et ce, même dès lors que le schéma familial est celui de deux mamans ou de deux papas. La désignation reste genrée. Tout comme une multitude d’autres exemples, quotidiens ou symboliques.

Mauvais enjeu

L’on peut faire le choix de ne pas habiller son enfant au rayon fille ou garçon. De privilégier des jouets asexués. D’éviter toute appartenance obligatoirement genrée. Mais ne passe-t-on pas à côté du véritable enjeu? L’égalité ne s’apprend-elle pas dès lors que l’on comprend et admet que chacun a autant de droits et de devoirs, en dépit des différences qu’il a avec nous? Comment enseigner l’importance d’accepter l’autre dans toute sa singularité s’il n’y a plus de diversité? Rendre tout le monde pareil, même si cela signifie non-genré, ne revient-il pas à s’inscrire dans une autre forme de norme? Et si l’identité sexuelle n’était pas le problème, mais seulement le regard qu’on porte sur elle et ce qu’on lui associe? Choisir d’élever un bébé non-genré ne revient-il pas à éviter d’éduquer la société? Si la tolérance était intrinsèque à notre fonctionnement, la question ne se poserait même pas. Chacun se sentirait libre d’être qui il souhaite, de rentrer dans une case ou d’en bannir l’existence. Tant que nous vivrons dans un monde où il existe des jugements sexistes, des inégalités et des injustices liées au genre, aucun enfant ne pourra grandir sans la moindre étiquette. Aucun humain ne le pourra.

Je vais continuer à éduquer mon fils dans l’idée qu’il est aussi chouette de jouer avec une poupée qu’avec un camion. Que peu importe qu’il porte rose, des paillettes, du zébré ou du vert fluo. Que si un jour il veut changer de nom, de sexe et devenir une fille, je l’aimerais toujours autant. Mais je vais aussi lui apprendre qu’il doit utiliser son identité de garçon pour combattre pour l’égalité. Que c’est de la multiplicité et de la différence que naît le vrai partage. Et que choisir l’adulte qu’il voudra être passe aussi par le fait de connaître l’enfant qu’il est.

Pour pousser la question plus loin: