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À 9h11, j’ai applaudi avec les autres

Laurane
Ce 22 Mars, un an après les attentats qui ont touché l'aéroport de Zaventem et la station de métro Maelbeek, une minute de bruit était organisée en hommage aux victimes. J'étais dans le bus à cette heure-là et l'ambiance était étrange.

Ce matin, le soleil brille déjà bien haut quand je sors de chez moi. Quelle belle journée en prévision. Pourtant, les mines sont tristes aujourd'hui. J'imagine que c'est impossible d'ignorer quel jour on est. Pour moi, c'était impossible de ne pas y penser dès l'ouverture de mes paupières.

 

Aujourd'hui, on est "un an après". Un an après l'horreur, 12 mois de peur ambiante. Impossible de ne pas y penser. Je redoute déjà les infos du soir, les commémorations, les reportages qui retracent le parcours des terroristes. Si pour certains, c'est un bon exutoire que de partager la souffrance, moi j'ai beaucoup de difficultés à repasser les évènements dans ma tête, à regarder ces horribles images qui tournent en boucle. Mais tout ce qui va se passer en ce 22 Mars sera lié aux attentats, et c'est normal finalement.

 

8h53

En montant dans le bus, j'ai tout de suite entendu le message de la Stib: "ce matin à 9h11, une minute de bruit est organisée en hommage aux victimes des attentats. Applaudissez, faites du bruit".

 

Oh non. Je ne me sens pas la force.

 

D'un seul coup, ça me semble impossible d'être prise dans un élan de chaleur humaine, d'applaudissements. J'ai peur de le faire. Applaudir, faire du bruit avec tous ces inconnus qui m'entourent mais qui ont vécu la même chose que moi. Une minute de bruit qui va nous lier, nous émouvoir. Je sais déjà que l'émotion sera trop forte et je me rends compte que j'ai peur de craquer. Un an après, tout est encore trop frais.

Car oui, ça fait déjà un an mais c'est un an seulement.

Je remarque que les personnes autour de moi ne sont pas comme d'habitude. Nous, les navetteurs qui n'échangeons jamais un regard, tentons un léger coup d'œil à notre voisin. On se sourit timidement, comme pour se dire "ça va aller", certains le formulent même oralement. Mais quelque part, une partie de moi souhaite arriver très vite à mon arrêt. J'applaudirais dans mon coin et je n'aurais pas peur de pleurer.

 

9h01

Une dame soupire à côté de moi. Le message de la Stib se fait plus insistant. Il est diffusé toutes les deux minutes. Au fur et à mesure que l'heure approche, tout le monde regarde son téléphone. Je trouve ça marrant. Je me dis que même si chacun attend la lente trotteuse qui frappe la minute précisément, personne n'osera applaudir en premier.

 

9h09

Un jeune homme pleure sous ses lunettes de soleil. Je vois une goutte d'eau perler le long de sa joue. Et si il avait perdu quelqu'un dans cet horrible drame? Mon dieu, que je me sens égoïste de vouloir descendre de ce bus alors qu'on me demande juste de soutenir tous ces gens qui sont touchés de près ou de loin. Il est 9h10 et soudainement, je n'ai qu'une envie: applaudir de toutes mes forces pour ce garçon, lui montrer que je suis là et que je vais faire du bruit pour lui.

 

9h11

On se regarde, hébétés. Personne n'ose frapper dans ses mains en premier. Il n'y a plus un bruit dans le bus. C'est alors qu'une dame se lève et agite ses mains l'une contre l'autre, d'abord lentement puis avec ardeur. Le chauffeur s'égosille dans le haut-parleur avec un élan de joie: "faites du bruiiiiiiit, on va leur montrer!" dit-il en appuyant sur son klaxon à de nombreuses reprises. Je me mets alors à applaudir, moi aussi et je me sens envahie d'une vague de chaleur. Un parfait mélange de tristesse et d'euphorie.

 

La dame à côté de moi sourit et me dit gentiment: "je pensais que c'était à 11h qu'on faisait ça". Au vu du nombre de répétitions du message de la Stib ces dernières minutes, je me dis qu'elle avait besoin d'échanger, de dire quelque chose. Comme pour me montrer qu'on faisait "ça" tous ensemble. Pendant cette longue minute que j'ai partagée avec eux, je me suis sentie plus proche que jamais de ces inconnus. J'ai métamorphosé ma peur en amour. J'ai laissé tomber mes inhibitions et j'ai souri.

 

À 9h12, la vie a repris son cours. Et chacun a repris son itinéraire. Je me suis sentie chanceuse d'avoir vécu ce moment, d'être là, d'être en vie. Et pour toutes les victimes à qui nous avons rendu hommage, j'ai décidé de me laisser porter par le soleil et de sourire pour eux.

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