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pauvreté
© Kinga Howard Unsplash

À CŒUR OUVERT: « À 39 ans, je suis pauvre et je vis avec ce sentiment constant de devoir survivre »

Julie Bourgeois

La pauvreté, c’est bien plus que manquer d’argent. C’est aussi devoir sans cesse jongler, compter, stresser – et parfois s’oublier. Sarah, 39 ans, s’y reconnaît totalement et parle avec franchise et honnêteté de sa vie dans la pauvreté.

Selon le baromètre annuel de la précarité hygiénique, réalisé par la Fédération Belge des Banques Alimentaires et Kruidvat, 62 % des Belges confronté·e·s à cette forme de précarité se sentent exclu·e·s. De plus, 1 personne sur 5 évite les moments de sociabilité. Sarah sait elle aussi ce que cela signifie. Elle vit avec une indemnité pour maladie et témoigne avec franchise de ce que l’insécurité financière vous fait vivre. Elle parle de honte, de barrières sociales et de ce sentiment constant de devoir survivre.

Pouvez-vous m’expliquer à quoi ressemble votre situation financière actuelle?

Sarah « Actuellement, je touche une indemnité pour maladie. Avant ça, je travaillais principalement à mi-temps, dans 2 jobs en même temps. Aujourd’hui, j’ai une allocation, avec laquelle je dois tout payer: le loyer, la nourriture, les factures… Et je dois aussi prendre soin de moi. Ce n’est pas évident quand on est seule. C’est un défi permanent pour joindre les deux bouts. »

À quel moment la pauvreté a-t-elle commencé à jouer un rôle dans votre vie?

« En réalité, elle a toujours été là. J’ai grandi dans la pauvreté, donc elle a toujours été en arrière-plan. Vous apprenez à être créative et à minimiser les choses, pour que cela se voie moins. Mais si je regarde honnêtement les faits, j’ai en réalité toujours vécu dans la pauvreté. »

Comment décririez-vous la pauvreté?

« Vous n’avez pas beaucoup de marge financière et, du coup, vous vivez dans un stress constant. Vous êtes sans cesse en train de compter, de calculer et de faire face à des casse-têtes. Ça prend énormément de place dans votre tête. Mais je tiens à le souligner: la pauvreté n’est qu’une partie de qui je suis. Je ne suis pas seulement ‘cette pauvreté’. Je sens bien que j’ai une limitation par rapport à l’argent, et que j’ai du mal à en demander ou à en gagner beaucoup, mais ce n’est pas toute mon identité. »

La pauvreté est souvent associée à la honte. Est-ce que vous reconnaissez ce sentiment?

« Oui, tout à fait. Je suis quelqu’un qui le masque souvent – ou en tout cas, j’essaie – et je pense que beaucoup de personnes font pareil. C’est confrontant. On n’aime pas se mettre à nu, et encore moins quand on se dit qu’on n’est pas assez bien. Ce genre de pensées limitantes vous maintiennent parfois dans cette situation. Du coup, on n’en parle pas facilement et demander de l’aide devient difficile. Et ça ne se voit pas. toujours sur quelqu’un qu’il ou elle vit dans la pauvreté. Certaines personnes vivent une pauvreté visible, mais d’autres, comme moi, essaient de le cacher en faisant preuve de créativité. »

Je suis sans cesse en train de compter, de calculer et de me creuser la tête»

Qu’est-ce que ça vous fait de devoir constamment compter et faire des sacrifices?

« Ce n’est pas agréable. J’essaie parfois de l’ignorer, mais quand je m’y arrête, je dois admettre que cela me renvoie à un stress constant. Parfois, ça m’empêche de dormir. En même temps, ce ‘puzzle’ est aussi devenu une habitude. Il m’arrive même d’être un peu fière quand, par exemple, j’ai réussi à préparer un repas pour 3 € (rires). Comme ça, je me mets au défi de voir la situation de manière positive. »

La pauvreté implique parfois de renoncer à des produits d’hygiène. Quel impact cela a-t-il sur votre estime de vous-même?

« Prendre soin de soi, c’est important, mais chez moi, ça passe souvent en dernier. Mes priorités vont d’abord aux factures, puis à la nourriture. Et s’il reste quelque chose, je m’accorde parfois un petit plaisir. Résultat: prendre soin de moi passe souvent au second plan, alors que cela m’aiderait pourtant à me sentir plus sûre et mieux dans ma peau. Allez faire une manucure, par exemple. Ça n’a l’air de rien, mais ça change beaucoup de choses. »

En quoi cela influence-t-il votre vie sociale?

« Parfois, c’est un vrai frein. Vous vous sentez ‘moins bien’ que les autres et vous préférez alors rester à la maison Et cela peut mener à encore plus d’isolement. »

Pouvez-vous nous donner un exemple?

« Quand quelqu’un m’a dit que mes cheveux avaient une odeur, j’ai eu envie de disparaître sur place. Cette remarque a continué à résonner longtemps en moi. Parfois, j’invente des excuses pour ne pas voir des gens, par peur qu’ils remarquent que je n’ai pas beaucoup de moyens. En réalité, j’ai vraiment envie de sortir, mais je n’ai pas le courage et je reste à la maison. »

Les gens de votre entourage savent-ils que vous traversez une période difficile?

« Oui, certains le savent, mais je n’ai pas envie d’en parler tout le temps, ni qu’on me le rappelle. Par exemple, quand je fais les courses avec quelqu’un, je peux stresser si cette personne fait de gros achats alors que, moi, je dois faire attention à chaque euro. L’argent est aussi très chargé émotionnellement pour moi. Quand j’achète quelque chose, je me sens de toute façon coupable. Parfois, j’ai même l’impression que je n’ai pas le droit de gagner de l’argent, que je ne le mérite pas. C’est quelque chose qui s’est installé depuis l’enfance. »

Comment votre insécurité financière influence-t-elle votre regard sur les relations ou les rencontres amoureuses?

« Ça me rend anxieuse. Tout le monde veut mener une vie correcte. J’ai un compagnon en ce moment, mais je trouve difficile qu’il voie à quel point c’est parfois compliqué pour moi. »

Rêvez-vous d’avoir une famille ou des enfants?

« Pas vraiment, et l’aspect financier joue clairement un rôle. Là, je dois déjà survivre, alors avoir un enfant en plus serait trop lourd. On ne veut évidemment pas que ses enfants manquent de quoi que ce soit. Ma maman a toujours fait de son mieux, mais je ne veux pas transmettre cette pauvreté intergénérationnelle. »

Quelqu’un a dit un jour que mes cheveux avaient une odeur, depuis j’invente des excuses pour ne pas sortir, de peur que les gens se rendent compte de ma pauvreté»

Avez-vous des endroits – ou des personnes – vers qui vous pouvez vous tourner pour en parler?

« Pas vraiment d’endroits fixes, mais je vais chez une psychologue. J’y parle de ma relation à l’argent. Je pense que le fait d’avoir trop peu d’argent devient parfois une stratégie de survie. C’est stressant d’avoir de l’argent, et en plus, j’ai l’impression de ne pas mériter d’en avoir beaucoup. De petites choses peuvent influencer la manière dont vous gérez l’argent, la façon dont vous le vivez, et même votre capacité à en recevoir. »

Selon vous, quels sont les stéréotypes persistants concernant la pauvreté?

« Que la pauvreté est un choix, ou que les gens ne veulent rien faire pour améliorer la situation. Alors que, bien souvent, ce n’est qu’une petite partie d’un ensemble beaucoup plus vaste. »

Qu’est-ce qui vous aide à rester positive?

« Mon entourage et mes hobbies me donnent de la force. Faire quelque chose qui vous donne de l’énergie me semble essentiel dans une situation plus difficile. En plus, je crois que ma situation m’a rendue plus créative. Je peux vraiment dénicher des petites pépites sur les brocantes et dans les magasins de seconde main, ou bien je fabrique des choses moi-même. Parfois, on peut même trouver des choses gratuitement. »

Recevez-vous parfois des remarques sur des choix que vous faites par économie?

« Quand, au restaurant, je prends un plat bon marché et je ne bois pas d’alcool, et que des personnes qui ont commandé pour plus cher veulent partager l’addition. Pour moi, ça fait vraiment une différence. »

Comment réagissez-vous dans ces moments-là?

« Je me sens vite mal à l’aise, mais je préfère prendre un repas moins cher pour pouvoir encore faire quelque chose une autre fois. C’est ma manière de rendre la situation vivable. »

Y a-t-il une chose pour laquelle vous aimez dépenser de l’argent?

« Un café pris à l’extérieur. C’est mon petit luxe, mais même ça devient plus difficile. Tout augmente: le loyer, les courses, l’énergie… J’ai de la chance d’habiter le même appartement depuis longtemps, parce qu’un nouveau logement, je ne pourrais plus me le permettre. Parfois, j’ai presque rien dans mon caddie, et pourtant, l’addition est salée. »

Quel message aimeriez-vous faire passer à propos de la pauvreté?

« Il y a beaucoup de personnes qui, à première vue, ont l’air de bien s’en sortir, mais qui, en réalité, essayent de survivre. »

Comment les gens peuvent-ils aider?

« Faites preuve de compréhension. Invitez quelqu’un à manger et écoutez son histoire. Ça peut paraître bête, mais ça peut vraiment compter. »

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La pauvreté en Belgique

D’après le Baromètre de la précarité hygiénique 2025 de la Fédération belge des Banques Alimentaires et de Kruidvat, la précarité hygiénique est très répandue en Belgique: 1 adulte sur 4 n’a pas toujours pu acheter, en 2025, des produits d’hygiène comme du dentifrice, du shampooing ou des protections menstruelles. Les conséquences vont au-delà de l’hygiène: 62 % des personnes concernées se sentent exclues et 72 % éprouvent de la solitude. Les jeunes femmes de 18 à 25 ans touchées par la précarité hygiénique sont très impactées: 59 % d’entre elles ne peuvent pas acheter de protections menstruelles, et 1 sur 5 les utilise plus longtemps que recommandé. Plus d’1/3 des jeunes affirme que la précarité hygiénique influence leur travail, leurs études ou leur vie sociale. Quand on ne se sent pas « présentable», on ose moins sortir. Cela peut avoir de lourdes conséquences sur l’estime de soi, les relations et le bien-être mental.

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