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DRY JANUARY (1/4): « Le jour où j’ai compris que j’avais un problème avec l’alcool »

Justine Rossius

À l’occasion du fameux « mois sans alcool », Raphaël, 33 ans, a accepté de nous livrer son témoignage sur sa dépendance à l’alcool et son combat pour s’en sortir, au-delà des janviers secs. Un récit en quatre temps, dont cette première partie nous décrit la prise de conscience de son addiction.

Chaque année, le 1er janvier augure, suite à la succession de gueules de bois de la fin d’année, une période d’abstinence choisie, pour de nombreuses personnes. Une abstinence… de 1 mois. 31 jours sans alcool. C’est le Dry January: une tradition née d’une campagne de sensibilisation lancée en Angleterre en 2013. Si l’initiative est censée nous filer une énergie toute nouvelle, un meilleur sommeil et des dimanches plus productifs, elle n’en reste pas moins un peu hypocrite: puisqu’elle laisse penser que ces périodes courtes d’abstinence représente une solution relativement simple à une problématique de société et de santé bien plus sournoise que ça.

Le Dry January nous fait oublier que le danger ne s’affiche pas dans les cuites ponctuelles de la Saint-Sylvestre et de Noël: le risque se niche dans la continuité. Dans un quotidien qui se conjugue avec un petit verre de rouge. Dans des fêtes qui ne s’imaginent plus sans une canette à la main. Dans une aisance sociale qui n’existe pas sans ‘la petite sœur’.

Le Dry January agit alors comme une façon de se déculpabiliser et d’invisibiliser les addictions. De se dire que finalement: « Je ne suis pas addict, puisque je sais tenir 1 mois sans boire. » En transformant l’arrêt d’alcool en un phénomène de société bon enfant, l’on prend peut-être le risque de dédramatiser une maladie, qui entraîne encore 3 millions de morts dans le monde et qui détruit davantage encore de foyers. C’est pourquoi nous avons décidé, à l’occasion de ce janvier sec, de publier le témoignage en 4 temps, de Raphäel, qui a pris conscience, du haut de ses 33 ans, qu’il avait un problème avec l’alcool. Et que cette addiction lui pourrissait une vie, de janvier à décembre.

Des années de déni

“J’ai toujours eu l’alcool festif. Depuis mon adolescence, aux alentours de mes 14 ans, j’ai commencé à sortir, à passer du temps entre amis. Les sorties ont très vite rimé avec alcool. Ça ne me posait pas de souci, car tout le monde autour de moi le faisait. Mais déjà très jeune, je remarquais que j’avais une relation à l’alcool différente que mes copains. J’adoptais des comportements spécifiques: je buvais vite et j’en voulais toujours plus. Je consommais dans l’excès. A côté de ça, j’ai aussi vite expérimenté des dédoublements de personnalité. Et tous mes amis trouvaient ça marrant! C’était même devenu une sorte de jeu. J’étais Dr Jekyll et Mr Hyde… en fonction des verres déjà affonés.

Mais ce n’était toujours pas un problème, au contraire! L’alcool me permettait d’être plus à l’aise en soirée, de rencontrer plus de personnes. C’était un véritable accélérateur social à mes yeux. Sans alcool, je suis quelqu’un de plus réservé, et j’ai du mal à lâcher prise au quotidien. Quand j’étais enfant, j’éprouvais plus de difficultés que d’autres à me faire des amis rapidement. Ça me prenait plus de temps car j’étais un peu renfermé sur moi-même. J’ai rapidement considéré l’alcool comme un sauveur: il me permettait de couper la barrière de la timidité. À côté de ça, boire me permettait d’avoir accès à des soirées plus folles. La vie était une éternelle fête et c’est ce que je recherchais: ce feu d’artifice permanent. Je voulais profiter de la vie à 100 % et rater une soirée était synonyme d’échec à mes yeux.

J’avais le FOMO pour tout. Alors, pour ne rater aucune fête entre copains, j’ai été obligé d’apprendre à enchaîner. Si j’avais la gueule de bois après la soirée de la veille mais que je voulais participer à la suivante, je me servais un verre pour la faire passer.

Je combattais le mal par le mal… et ça fonctionnait. Au fil des années, d’autres substances se sont mélangées à l’alcool, comme la cocaïne. Ce cocktail me permettait de continuer la cadence. Ça ne me semblait toujours pas problématique: autour de moi, tout le monde consommait, buvait… C’était la norme, pensais-je.

Une difficulté croissante à faire face

Dans la vie, il y a toujours des aléas. De plus en plus, je ressentais une perte de force. Si, au boulot, ça se passait mal, je me disais que je devais me donner du courage et que boire un petit coup m’aiderait. Je prenais un verre à midi, au restaurant, avant d’entamer une grosse présentation au travail. Je travaillais dans le secteur de la boisson, ce qui n’aidait pas non plus car il n’était pas rare qu’on boive à midi entre collègues. Mais encore une fois, je pense que je m’entourais de personnes qui avaient le même problème que moi. C’est une stratégie inconsciente qui permet de nier son problème. Logique: entouré de personne comme soi, nos comportements deviennent la norme.

Adolescent, tu n’as jamais de vrais problèmes excepté quelques amourettes foireuses ou des examens à l’école. Mais adulte, tout devient plus compliqué et difficile à gérer. L’alcool était mon défouloir. J’ai commencé à remarquer que j’avais besoin de mon verre d’alcool. Il devenait progressivement une obsession. Il m’arrivait régulièrement d’avoir hâte de partir du bureau en pensant au verre qui m’attendait. Dès que je sortais, j’envoyais des messages pour savoir quel copain était partant pour un afterwork. C’était toujours dans une optique de fête que je le présentais, mais au final, ce n’était pas le contact social que je cherchais. Mon objectif, c’était cette première gorgée. Je salivais parfois rien qu’en imaginant ma bière arriver à table. Et puis, là où c’était aussi un souci, c’est que je ne pouvais plus m’arrêter. Je commandais un deuxième verre, un troisième… un dixième. En pleine semaine. Le lendemain, je devais assumer au travail: je subissais ma journée, j’étais inefficace, de mauvaise humeur, je mettais mes collègues dans l’embarras. Et je me disais: ‘allez, je vais prendre une petite bière à midi pour me relancer’. Au final, c’est quand mon cerveau a compris qu’il était possible de relancer la machine en buvant à nouveau que ça a été le début de la fin. Je n’avais plus aucune raison de gérer ma consommation puisque j’avais trouvé un moyen de tenir le coup : boire.

Des situations à risque

De plus en plus, il m’arrivait des épisodes où je ressentais un gros sentiment d’impuissance. Je me mettais toujours dans des situations compliquées. Tomber sur une table à un mariage, faire des accidents de voiture, avoir de problèmes judiciaires, m’énerver avec mes meilleurs amis pour des broutilles, perdre mes clés, mon portefeuille, mon GSM, rester coincé dans mon lit plusieurs jours d’affilée suite à une cuite. Quand on y regarde bien, on réalise facilement que tous mes soucis étaient liés à l’alcool. Mais à ce moment-là, le lien ne se fait pas encore dans mon esprit. C’est l’alcool le problème, mais à mes yeux, l’alcool est la solution. À toutes ces merdes quotidiennes. Je me comparais toujours à d’autres que moi. Des personnes pires que moi.

Et puis, une nuit, après une soirée trop arrosée, je me suis retrouvé en cellule de dégrisement après une chute à vélo. C’est à ce moment là que j’ai compris que, en fait, c’était moi l’alcoolique. Et pas ce fameux pire que moi. Mon rapport à l’alcool était problématique. »

La semaine prochaine, Raphaël nous expliquera les démarches entreprises suites à cette prise de conscience.

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