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FAUT QU’ON PARLE: de George Floyd, d’Amy Cooper, et des effets meurtriers du racisme aux USA

Kathleen Wuyard


Il s’appelait George Floyd, et son meurtre de sang-froid par un policier imperturbable a choqué les Etats-Unis et la planète tout entière. Dans une vidéo insoutenable, on voit George plaider avec son agresseur, le supplier, lui dire qu’il ne sait pas respirer, et finalement perdre conscience sans jamais que le policier qui appuyait son genou sur sa gorge n’ait fait mine de bouger. Une mort inutile, injuste, et d’autant plus préoccupante que George est le troisième Afro-Américain à perdre la vie aux mains de blancs depuis le début du confinement.



Il s’appelait George Floyd, et depuis son décès ce lundi 25 mai, les internautes se mobilisent sur les réseaux sociaux pour que personne n’oublie son nom. Tué lors de son arrestation par un policier pendant que trois autres assistaient à la scène sans intervenir, il est immédiatement devenu le symbole de la violence policière envers les Noirs, mais aussi des effets meurtriers du racisme outre-Atlantique. Car George n’est pas le seul à avoir péri ces dernières semaines. Le 13 mars, Breonna Taylor, une infirmière qui dormait chez elle a été tuée par la police qui a déboulé à son domicile en plein milieu de la nuit lors d’une opération anti-narcotiques. Les policiers, agissant sur base d’une info anonyme plaçant un dealer sur les lieux, n’avaient pas pris la peine de vérifier que les habitants de l’appartement avaient déménagé entretemps, remplacés par Breonna et son compagnon. Le 23 février, Ahmaud Arbery faisait son jogging en Géorgie lorsqu’il a été pris en chasse par deux hommes dans un pickup, et abattu au bord de la route. Le point commun entre les victimes? Toutes étaient Noires, tandis que leurs meurtriers étaient Blancs.



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« They don’t care about us »


Coïncidences malheureuses? Malheureusement, non, mais plutôt la manifestation d’un racisme institutionnalisé aux conséquences meurtrières pour les Afro-Américains. 25 ans après la sortie de « They don’t care about us », le tube engagé de Michael Jackson dénonçant la haine ambiante et les problèmes sociaux, rien n’a changé, au contraire, et les Afro-Américains restent non seulement plus susceptibles d’être envoyés en prison ou condamnés à la peine de mort que les Blancs, ils sont aussi plus à risque d’être exécutés de manière arbitraire, tant par la police que par des civils qui restent trop souvent impunis pour ces crimes. Un statu quo inacceptable qui avait poussé à la création du mouvement Black Lives Matter, en 2013, après l’acquittement en Floride de George Zimmerman, coordinateur d’une patrouille de surveillance de voisinage, qui avait abattu Trayvon Martin, un adolescent non armé.



À peine créé, le mouvement, qui milite contre la violence ainsi que le racisme systémique envers les Noirs, avait eu fort à faire: quelques mois seulement après le meurtre de Trayvon Martin, Michael Brown, 18 ans, a été abattu par un policier dans le Missouri alors qu’il n’était pas armé et avait les mains en l’air. Son « crime »? Avoir marché sur la route plutôt que sur le trottoir, avoir ignoré la sommation d’un policier de quitter la chaussée, et s’être enfui lorsque ce dernier a tiré un premier coup d’avertissement. Quelques semaines plus tard, Eric Brown, 44 ans et père de 6 enfants, était tué par un policier new-yorkais lui ayant appliqué une manoeuvre d’étranglement interdite lors de son arrestation. Tout comme George Floyd ce lundi, Eric Brown a répété à de nombreuses reprises « I can’t breathe », « je ne peux pas respirer », avant de perdre connaissance.

Crier au loup


Si aucune vidéo de son arrestation et de l’homicide qui s’en est suivi n’a été diffusée, celle de la mise à mort de George Floyd, largement diffusée sur les réseaux, est insoutenable. George ne se débat pas, il n’invective pas les agents, il les supplie en boucle, jusqu’à son dernier souffle. Et malgré son plaidoyer (« please, I can’t breathe ») et ceux des témoins de la scène, qui filment l’arrestation et enjoignent les policiers à relâcher George, soulignant à un moment qu’il saigne du nez et est clairement en détresse respiratoire, le policier qui maintient son genou sur son cou ne bouge pas. Impassible, il regarde le téléphone d’un air bravache, avec l’ombre d’un sourire sur les lèvres. En marge de ces images insoutenables, une autre vidéo circule sur les réseaux: celle de l’altercation entre Amy Cooper et Christian Cooper, un ornithologue amateur, lui ayant fait remarquer qu’elle était tenue de tenir son chien à laisse dans cette partie de Central Park. Une remarque anodine qui déclenche une véritable tirade de la part d’Amy, la Canadienne passant immédiatement à l’offensive.

 Je vais leur dire qu’il y a un homme afro-américain qui menace ma vie ».


https://www.facebook.com/Loopsider/videos/592205688085721/?v=592205688085721

 

Mises côte-à-côte, ces deux vidéos montrent l’ampleur du problème dans un pays où on crie « au Noir » comme on crierait au loup, et où des représentants des forces de l’ordre ayant pourtant fait le serment de protéger et de servir l’ensemble des Américains semblent encore considérer certaines vies comme ayant moins de valeur que d’autres. La raison de l’arrestation fatale de George Floyd? Il était soupçonné d’avoir tenté d’écouler un faux billet de 20 dollars. 20 dollars pour une vie, un calcul inadmissible qui suscite actuellement une indignation nécessaire outre-Atlantique. À Minneapolis, où George a été assassiné, les Américains sont descendus dans la rue, toutes couleurs de peau confondues, et ont réclamé justice pour George, scandant des « I can’t breathe » face à la police qui a tiré à balles de caoutchouc et lancé du gaz lacrymogène pour tenter de contrôler les manifestants. Qui ont un allié à la mairie, Jacob Frey, le maire de Minneapolis, ayant affirmé qu’il « comprenait » le besoin de descendre dans la rue pour dénoncer ce crime, et publiquement demandé pourquoi l’assassin de George Floyd n’était pas derrière les barreaux actuellement.

Si vous ou moi avions fait cela, nous serions en ce moment derrière les barreaux » – Jacob Frey, maire de Minneapolis.


Signe de l’onde de choc envoyée par la mort de George Floyd, à Washington, Donald Trump himself, pourtant plutôt critiqué pour ses propres prises de position racistes, a lui aussi dénoncé cette « disparition triste et tragique ». « Mes pensées vont à la famille et aux amis de George. Justice sera rendue! » a-t-il encore assuré. De son côté, Joe Biden, vice-président de Barack Obama et candidat démocrate à la présidentielle de novembre, a été plus loin, rappelant à juste titre qu’il ne fallait pas voir la mort de George comme un événement isolé.

C’est un rappel tragique que ce n’est pas un incident isolé, mais qui fait partie d’un cycle d’injustice systématique qui existe encore dans notre pays ».


Une des causes de mortalité principales


Selon les chiffres rassemblés en 2019 par le consortium de journalistes américains Fatal Encounters, et ceux du National Vital Statistics System, outre-Atlantique, un homme Noir est 2,5 fois plus susceptible d’être tué par la police qu’un Blanc, tandis que chez les femmes Noires, ce risque est 1,4 fois plus grand.

D’après les chercheurs, 1 Afro-Américain sur 1 000 mourra à cause de violences policières. Chez les Noirs de 20 à 24 ans, les violences policières sont une des causes de mortalité principales, juste après le cancer.


Et Frank Edwards, professeur de justice criminelle à l’université de Rutgers, et l’un des coauteurs d’une étude sur la violence policière, de souligner qu’avec 1,5% de « chance » pour un Afro-Américain de 20 à 24 ans de mourir aux mains d’un policier, le pourcentage est plus élevé que les chances de gagner en jouant à un jeu à gratter. Une probabilité qui glace les sangs, et souligne la nécessité d’un changement profond dans la société américaine, gangrénée par un racisme meurtrier.



Ils s’appelaient George, Breonna, Ahmaud, Trayvon, Michael et Eric, leur couleur de peau en a fait des victimes, et si leurs morts ont été injustes et inutiles, dénoncer la situation et appeler à un changement assurera qu’ils ne soient pas morts en vain. D’autant que si la situation est particulièrement connue aux Etats-Unis, il ne s’agirait pas de les pointer uniquement du doigt sans faire le ménage chez soi: à Bruxelles, l’arrestation d’un jeune Noir sorti fumer une cigarette dans la cour de son lotissement lors du confinement avait déclenché la colère sur les réseaux sociaux, quelques jours seulement après la mort d’un jeune homme de 19 ans lors d’une course-poursuite avec la police dans la capitale. Si personne n’a oublié le meurtre de Semira Adamu, étouffée à l’aide d’un coussin par deux policiers belges lors de son expulsion du territoire, quand il s’agit d’évaluer d’éventuels préjudices de la police, en Belgique, pour La Ligue des Droits de l’Homme, on pratique « la politique du vide ».

Aucun organe officiel, qu’il émane de la police fédérale, du Comité permanent de contrôle des services de police (Comité P) ou autres, ne produit de chiffres et de statistiques permettant de mesurer objectivement le profilage ethnique ».


Un vide auquel il est grand temps de remédier.



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