Home Mode & Beauté Comment porter vêtements et accessoires usés est devenu un symbole de statut

Comment porter vêtements et accessoires usés est devenu un symbole de statut

Quand le mouvement grunge a fait irruption sur la scène musicale à la fin des 80s, les icônes de l’époque étaient loin de s’imaginer que leur dégaine destroy allait inspirer les couturiers. Et pourtant, près de 30 ans plus tard, chaussures usées et vêtements troués sont plus tendance (et chers) que jamais.

350 euros pour une paire de baskets Golden Goose neuves et déjà savamment abîmées. 215 euros pour une jupe Filles à Papa élimée et recouverte de fausses taches de peinture. 115 euros pour un t-shirt en lin Iro dont le bas, déchiré exprès, s’effiloche. N’en déplaise à votre père, qui ne peut jamais s’empêcher de demander si vous savez que votre jeans est déchiré (oui, papa, d’ailleurs, on l’a même payé extra), vêtements et accessoires joliment abîmés sont plus tendance que jamais. Et bien que le principe puisse sembler contre-productif, ces jeans passés au papier de verre ou autre pull détricotés sont bien souvent plus chers que leurs équivalents intacts. C’est que l’allure (faussement) négligée est désormais l’apanage des modeuses aux budgets aussi extensibles qu’un t-shirt traité pour donner l’impression d’avoir déjà été porté jusqu’à la corde.

Pire, encore, porter fièrement ses vêtements resplendissants de nouveauté serait en passe de devenir un sacré fashion faux-pas. Ce qui n’est jamais que l’exacerbation de la gêne qui vous prenait en humanités quand il s’agissait d’étrenner vos chaussures toutes neuves et donc forcément immaculées et un peu brillantes. Les adolescents obéissant à leurs propres codes, souvent absolument hermétiques à tout raisonnement rationnel, l’usage obsessionnel de vos baskets en raclant mine de rien les trottoirs ne détonait pas trop à l’époque. Mais arrivée à l’âge adulte, ce comportement pose question: pourquoi est-on prêtes à payer bien cher pour ressembler à des souillons?

Compter 1.425 dollars pour ces baskets bousillées Maison Margiela

Selon Virgil Abloh, le créateur de Off-White devenu styliste pour Vuitton et adoubé pape de la hype au passage, cette esthétique trouverait ses origines dans le fait que le plus important est de « ne surtout pas avoir l’air de trop essayer ». Rien de pire, en effet, que d’assortir sa tenue choisie avec soin du léger parfum de désespoir de la fille qui a tenté de rassembler mille tendances en une tenue, avec le plus de labels visibles en prime. Surtout, la fille cool n’en fait pas trop, c’est bien pour ça qu’elle est si cool. C’est la top model Daria Werbowy qui affirme ne se laver les cheveux que quand c’est vraiment nécessaires, parce que « quand ils sont sales, ils sont plus beaux ». C’est Kate Moss à son époque wild girl qui s’endort avec son maquillage et est paparrazzée le lendemain avec un smoky eye impossible à recréer sans s’endormir avec son mascara. Sauf qu’à moins d’avoir été gâtée aussi par des gênes de mannequin, le cheveux gras et le maquillage de la veille a tôt fait de transformer Madame Tout-le-monde en Dame Ginette. Heureusement, il est possible de coolifier son allure l’air de ne pas y toucher avec vêtements et chaussures déjà abîmés.

Pour Charlene Lau, détentrice d’un diplôme en Histoire de la mode et chercheuse spécialisée sur le sujet, l’attrait de cette garde-robe destroy s’expliquerait notamment par l’influence longue durée de la culture punk. « Il reste un élément de rébellion, même si on n’use pas le vêtement soi-même et qu’on l’achète déjà déchiré ou taché. Mais pas que.

De nos jours, entre le seconde main de luxe, les collections plus accessibles des grandes marques et les solderies en ligne, il est plus facile que jamais d’afficher des labels précieux, ce qui diminue leur exclusivité et donc quelque part, leur valeur. A contrario, payer des centaines d’euros pour un jeans troué ou taché de boue synthétique devient donc le comble du luxe.

Une logique qui ne plait pas à tout le monde. Dans sa thèse de doctorat, la chercheuse australienne Kate Louise Rhodes s’intéresse aux implications perverses de « l’allure pauvre ».

La personne qui favorise ce look peut emprunter des éléments à la dégaine des pauvres, tout en affichant sa richesse personnelle au passage et en augmentant l’exploitation des travailleurs. Les vêtements préalablement usés sont en effet le résultat d’un processus intensif, qui demande bien plus de travail manuel que les équivalents neufs.

Ce qui explique en partie le prix parfois outrageusement élevé de vêtements qui évoquent ceux malencontreusement endommagés par votre mère à l’époque bénie où elle s’occupait encore de votre linge. Et où vous déversiez des torrents de rage si un seul de vos pulls sortait un tout petit peu raccourci de la machine – ne parlons même pas de votre réaction s’il était apparu dans votre garde-robe avec le bas entier effiloché. Pour Antoine de St-Exupéry, la perfection n’était atteinte non pas « quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à enlever ». Gageons qu’il ne parlait pas de surface de tissu à trouer.

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