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Touche pas au droit à l’avortement! Notre réponse aux propos d’un prof de l’UCL

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"Immoral. Plus grave qu'un viol." Ces mots, qui comparent l'avortement au meurtre ont été écrits par Stéphane Mercier, philosophe et professeur, et se retrouvent dans un syllabus de cours de qu'il donne à l'UCL. Choquées et interpellées, nous avons choisi de lui répondre.

Lettre ouverte à Stéphane Mercier, docteur en philosophie,

Pour le droit de choisir l’avortement,

Quand Donald Trump est président des Etats-Unis, ce n’est pas le moment de baisser la garde. L’avortement est autorisé en Belgique, depuis 1993 et dans des conditions précises (jusqu’à la 12ème semaine de grossesse). On a l’impression que c’est gagné. Que le droit des femmes à disposer de leur corps est acquis. Ce ne l’est pas. On ne peut rien lâcher.
Et on ne lâchera jamais.

En février, Stéphane Mercier diffuse auprès de ses étudiants un petit exemple de texte argumentatif, intitulé La philosophie pour la vie et sous-titré «Contre un prétendu «droit de choisir» l’avortement.» Stéphane Mercier, docteur en philosophie est chargé de cours à l’UCL. UCL qui a, depuis ce jour, ouvert une enquête et formellement désavoué ses propos. Big up à l’université louvaniste, dont on aurait juste aimé qu’elle contrôle ses contenus sans attendre que nous, journalistes, les dénoncions.

Je l’ai lu, le texte, je suis tombée de ma chaise, j’ai verdi, j’ai pillé l’armoire à chocolats pour tenter de faire descendre ma colère, j’ai eu envie de sortir pour oublier puis je me suis dit «On ne lâchera jamais.» On ne peut pas. Alors à nous deux, Stéphane Mercier.

Tout d’abord, monsieur, sachez combien j’enrage d’avoir à vous écrire. J’enrage parce que c’est vous donner trop d’honneur que de vous ouvrir nos pages. J’enrage parce que, pour les démonter, je vais être obligée d’évoquer vos considérations nauséabondes. Mais j’enrage encore plus à l’idée de les laisser traîner sur la toile sans réponse. Pire encore, je ne supporte pas qu’elles aient été exposées à des étudiants pour lesquels, vous, chargé de cours, représentez une autorité modélisante. «Le prof l’a dit, alors, quand même, c’est pas si faux…» Heureusement, j’ai foi en notre jeunesse et sais que les auditoires ne sont pas remplis de quiches. J’enrage de devoir le faire mais je vous réponds.

Oups, j’ai encore oublié un petit préalable: en fait, monsieur Mercier, je vais vous faire une confidence, je me tamponne de votre avis comme d’un vieux Tampax oublié dans mon sac, je ne vous parle pas vraiment, vous savez, c’est à vous, lectrices et lecteurs, que ce petit mot enragé est destiné. Monsieur Mercier nous dit, en substance (enfin il le disait à ses étudiants mais le texte se trouvant sur le web, c’est aussi à nous qu’il s’adresse): «avorter est un crime, parce que le foetus est un être humain. Dès lors avorter est un meurtre, un acte qui n’est pas seulement immoral mais aussi, donc, illégal, de la même façon que le viol». Monsieur Mercier choisi sa comparaison à bon escient: il dénonce le viol, il le condamne formellement, on ne peut pas le taxer de machisme, c’est l’ami des femmes, il nous comprend…

Tout son texte fonctionne d’ailleurs sur ce type de manipulations. Monsieur Mercier parle châtié, cite Aristote pour bien nous faire comprendre qu’il est un penseur, qu’il pèse ses mots et que ses idées sont celles d’un grand penseur. Mais Monsieur Mercier cite aussi des jeux vidéos geeks ou des films de SF, histoire de montrer à ses students millenials qu’il n’est pas un vieux réac embaumé dans l’eau bénite mais un mec au contact de la vie. Objectif: montrer, par extension, que ses idées sont à la fois intelligentes, rationnelles et actuelles.
Bien joué. Mais Game Over, monsieur Mercier.

Tu parles, qu’on va s’énerver! Pour répondre, d’emblée, à vos contradicteurs, vous dites que le débat ne peut être pollué par l’émotion ou la passion. Vous réclamez de la hauteur. Vos adversaires, tout à coup, apparaissent comme des passionarias hystériques incapables de prendre du recul.

Combien de fois entendrons-nous encore ce discours? Ce rejet, cette peur, de la femme de conviction qui, forcément, est irrationnelle quand elle défend un sujet qui lui tient à cœur. Les émotions, les sentiments, ne sont pas forcément irrationnels.

Votre sujet a une résonance émotive. On ne peut y réagir par la froideur et l’indifférence. On ne peut se draper dans des considérations « élevées ». L’émotion, l’empathie, la compréhension face à la souffrance d’êtres humains, la profonde révolte face à des opinions qui leur portent préjudice, ont le droit d’exister.Vous prétendez vouloir voir plus loin. Poser la question en termes moraux, indépendants des situations individuelles. La détresse des femmes ne fait pas le poids face à la philosophie morale? Broutille face aux considérations plus élevées dont vous vous réclamez?

Nous ne sommes pas des vases sacrés! Dans tout votre argumentaire, il n’est question que de l’embryon. L’embryon qui serait un être humain, dès la fusion magique du spermatozoïde et de l’ovule. Oui, dès la première seconde. Parlant de droit à l’avortement, vous vous consacrez sur lui, sur ces quelques microns de vie. C’est lui qui, selon vous, qui prévaut. La femme, vase sacré n’a qu’à s’adapter. Sa volonté ne lui appartient plus. Elle est dépassée par une morale absolue: dès que la double hélice des chromosomes est formée, on a un être humain. Tu le butes, tu commets un crime. Pour info, monsieur Mercier, ce sont les femmes qui avortent. Le respect minimal serait de les impliquer dans votre raisonnement, surtout si sa conséquence est de leur dénier le droit de disposer de leur corps.

Non, l’embryon n’est pas une personne. Je ne vais pas vous faire un cours de bio, monsieur Mercier, parce que vous n’admettez pas ces arguments pragmatiques. Vous restez dans les idées. La double hélice de l’ADN fait l’homme. Un embryon a par essence le droit d’exister, punt. Mais…On parle de la vraie vie, là. Un embryon est un potentiel être humain. Il n’en est pas un. Lorsqu’il devient foetus, lorsque son cerveau, ses sens, se développent, on peut le qualifier de personne. Pas avant. L’embryon n’est qu’un potentiel. Il n’existe pas encore. L’existence précède l’essence, disait Sartre (oué, moi aussi, je peux sortir les références, monsieur Mercier). Il est, avant d’être un homme… La femme, elle, existe, est et, oui, son existence à elle prévaut.

Tant que l’embryon n’est qu’un potentiel, tant que l’embryon ne peut être qualifié d’être humain, elle a le droit, et même le devoir, de ne pas lui donner la vie si elle estime qu’assumer son existence ne sera pas possible.

Oui, il est interdit d’interdire. Enfin, monsieur Mercier, à nouveau, revenons dans le vrai monde. Comment serait-il, ce monde, si vous aviez gain de cause et si l’avortement était à nouveau, dans la loi, considéré comme un crime (et donc illégal)? En théorie, où vous vivez certainement, des centaines de beaux bébés gambaderaient en grenouillère Petit Bateau. Dans la réalité bête et brutale, vous savez quoi? On ressortirait les aiguilles. On retournerait voir les faiseuses d’anges en cachette, se faire charcuter l’utérus sans anesthésie. Vous parlez de «crime» pour qualifier le fait d’avorter, comment qualifiez-vous le fait de forcer les femmes à mettre leur santé en danger par des avortements clandestins? Cette question, vous ne l’abordez pas… Elle est tellement contingente.

Allô la Terre? Vous l’oubliez beaucoup, la vraie vie, monsieur Mercier, la réalité au ras du spéculum… Ce qui est embêtant, c’est qu’alors vous parlez un peu dans le vent. Où sont vos chiffres, lorsque vous affirmez que les femmes y ont recours en majorité pour des raisons de confort (mon gynécologue, bénévole dans des plannings familiaux, serait fort intéressé de les rencontrer)? Quelles sont les études, les données, qui étaient votre raisonnement? Vous restez, c’est facile, au pays des idées. Le droit à l’avortement n’est pas un simple sujet à argumentation théorique. C’est un sujet moral, oui, mais la moralité ne peut se construire que dans sa confrontation à la réalité. Sinon la morale est inhumaine.

En conclusion, ce qui me saute aux yeux, à vous lire, c’est que vous ne connaissez pas les femmes, monsieur Mercier. Alors ne tentez pas de réglementer leur vie.
 

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