Avec Le secret de Jeanne, Sophie Astrabie, autrice préférée de la rédac’, signe un page-turner efficace, drôle et touchant.
Votre roman parle de l’effet papillon. Pensez-vous qu’une minuscule décision puisse changer le cours d’une vie?
« Les petites décisions me traumatisent plus que les grandes. J’avais envie que l’histoire de Jeanne débute sur une minuscule décision: un arrêté municipal décrète qu’on n’a plus le droit d’avoir des oies en gardiennage. Elle va quitter sa campagne pour Paris et avoir un destin incroyable. »
Il y a 3 héroïnes dans votre histoire. Laquelle vous ressemble le plus?
« Ça me frustre quand je sens qu’il y a trop de moi dans l’un des personnages principaux. Parce que, ce que je veux, c’est écrire de la fiction. Ici, les époques auxquelles vivent Jeanne et Nicole m’ont naturellement permis de créer de la distance, de ne pas me projeter. Alexandra aurait pu être celle qui me ressemble le plus. Alors, j’ai créé Joseph, son meilleur ami, qui est quelqu’un d’un peu farfelu, qui parle beaucoup et qui lui permet de s’ouvrir, d’être moins dans l’introspection, comme moi, qui réfléchis tout le temps. Donc, au final, je suis heureuse, car aucune de mes héroïnes ne me ressemble vraiment. »
Vous n’engagez pas facilement la conversation?
« J’ai peur de ne pas être écoutée, d’être inintéressante, ridicule. Même si, en ce moment, je me sens plus forte. J’arrive à donner mon avis, même s’il est différent de celui de l’autre. J’arrive à dire que je ne suis pas d’accord. Est-ce de la sagesse ou de la vieillesse? Je ne sais pas. »
Pensez-vous que le fait de vouloir plaire à tout le monde, de ne pas déranger est un trait de caractère plus féminin?
« Récemment, j’ai pris le train et j’étais assise à côté d’un homme qui a posé son coude sur l’accoudoir qui était entre nous durant tout le trajet, sans se poser de questions. Qu’importe si j’essayais de poser mon coude, il s’en foutait. Ensuite, j’ai pris un taxi pour me rendre à un salon du livre. J’ai expliqué au chauffeur où j’allais et il en a déduit qu’une femme de mon âge écrivait forcément de la littérature pour enfants. Peut-être que si j’étais née à une autre époque, je n’aurais pas fait attention à toutes ces choses qu’aujourd’hui je trouve anormales, qui me mettent en colère. Et, pour répondre à votre question: sur le trajet retour, dans le train, j’étais assise à côté d’une femme qui m’a demandé si elle pouvait poser son coude sur l’accoudoir et utiliser la prise. Voilà. »
Dans votre roman, vous évoquez la règle du « non, non. » Quand on double le non, ça veut dire « oui »?
« J’ai l’impression qu’un vrai ‘non’ n’a pas besoin d’être doublé. Quand tu dis: ‘Non, non, je t’assure que ça ne me dérange pas’, c’est souvent que ça te dérange quand même un peu. Comme les gens qui commencent leur phrase par: ‘Pour être honnête’, tu ne sais pas si ça va vraiment être le cas derrière, ou ceux qui disent: ‘Je vais être bref’ et qui t’expliquent quelque chose pendant 17 minutes. »
Vous vous posez aussi la question de savoir si nous avons le physique de notre caractère. Pensez-vous que ce soit le cas pour vous?
« J’ai peur de ne pas avoir le physique de mon caractère. J’ai vu ce film (L’Amour extra-large, ndlr) dans lequel un homme voit les femmes selon leur beauté intérieure. Celles qui sont gentilles sont très belles, tandis que les plus méchantes sont peu séduisantes. Ça m’a fait réfléchir. On vit dans un monde où on est valorisés pour notre physique, on nous complimente sur notre apparence, alors qu’on n’y peut rien, on ne l’a pas choisie, on n’a rien décidé. Et ça commence déjà à l’école! Les élèves populaires sont souvent ceux que l’on juge les plus beaux. Alors que, lorsqu’ils deviennent adultes, ce sont souvent ceux qui sont devenus les moins charismatiques. C’est comme avec un fruit, t’auras moins envie de croquer dans une pomme si elle est un peu tordue. On ne vous la vendra peut-être même pas, alors qu’il se peut qu’elle soit délicieuse à l’intérieur. »
Le chiffre 3 a-t-il une importance particulière pour vous? Vous avez 3 héroïnes, 3 filles à la maison…
« Pour moi, l’équilibre, il est à 3. C’est une phrase que je répète souvent, mais personne ne compte jusqu’à 2. On dit toujours 1,2,3...! Si je n’avais pas eu 3 personnages, l’histoire aurait été moins complexe, binaire. L’une aurait dit blanc, l’autre aurait dit noir, et il n’y aurait eu personne pour nuancer. »
Le secret de Jeanne, de Sophie Astrabie, éd. Flammarion.
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