Un grand coup de pied en jarretelles blanches vient de faire éclater une institution de ce pays: les "Cons fédérés", ma bande de copines. Gaby se marie et nous confronte à nos petites vies sans projets?
J'envie Gaby et lui en veux de me rendre envieuse.
Retrouvailles avec la bande des "fédérés": Virginie, Lulu, Judith, Gaby et moi? Judith annule en dernière minute: "Trop de boulot". Ah, mes amies de toujours! Pour la première fois depuis un bail, une bonne soirée, rien qu'à nous, sans les "réguliers" des unes et des autres.
Bientôt, je pourrai ôter les guillemets de cette expression? Le "régulier" de Gaby est en effet en passe de devenir son "permanent"! Gaby ne nous donnait plus que d'épisodiques signes de vie par mail (ne dépassant pas l'octet) ou SMS de quatre mots maximum. Elle s'est retirée dans une vie d'ermite depuis la rentrée scolaire - elle est instit'. Son arrivée dans une nouvelle école près de Huy a coïncidé avec une sorte d'entrée en "hibernation amicale" de six mois. Elle m'a manqué. En la voyant passer la porte du restaurant, je me rends compte à quel point. Gaby est la rêveuse du groupe. Et la voilà fiancée! A un jeune Seb, stagiaire au barreau de Liège, brillant, gentil, propre sur lui, une voiture qui consomme peu?
"Est-ce que c'est pas un peu trop de qualités, ça?" demandait Sabine Azéma dans On connaît la chanson. Une question pertinente, Sabine, mais néanmoins délicate. Mieux vaut nous taire donc, devant le bonheur intense, radieux (éc?urant?) de Gaby et de son jeune homme de droit. J'ai honte qu'une telle pensée traverse mon esprit mesquin, mais je me demande si Gaby est réellement décidée à épouser Seb ou bien si, comme à son habitude, elle n'a simplement pas su dire non.
Gaby rompt? avec nous
Il me faut une pizza "quatre fromages" pour réaliser qu'en fait, elle a dit "non". Et fermement, encore. Mais pas à son Seb? Gaby, que nous retrouvons dans un concert de civilités, nous a dit non. A nous, la bande de copines marrantes mais un peu dingues. A nous, les pirates de l'amour qui voient chaque port comme une prison. A moi, qui n'ai pas grand-chose en main du haut de mes 27 ans! La Lola grande gueule, aventurière, redoutable chasseresse mais piètre dompteuse. Elle nous a fait sortir de sa vie.
Je la comprends: difficile de s'investir, de s'engager, de construire entourée de furies et d'handicapées de l'amour comme Virginie, Lulu et, surtout, moi. Elle a eu la sagesse de s'éloigner de ses amies nocives au bon moment et la voilà heureuse. J'admire Gaby. Je l'envie et je lui en veux de me rendre envieuse.
Même son témoin, Gaby va le chercher ailleurs: pas confiance dans les copines. Il faut dire que notre "inconstance" ne fait pas de notre signature une garantie honnête. Ci-gît les "Cons fédérés", dans ce restaurant italien à l'accent liégeois: "Prrrééégo, mamoisèèèl'!" Gaby nous quitte tôt, elle part en excursion avec sa classe demain. Nous restons à trois, à ramasser des miettes de grissini avec l'index. Lulu peste sur le mariage, le concubinage et toutes les autres "forces obscures qui enchaînent les gens les uns aux autres?" Elle agite les bras et bouscule la serveuse en affirmant que "finalement, dans la vie, on est fondamentalement seul. On naît et on meurt seul: le couple est une illusion, un anti-douleur aux effets secondaires tragiques!" Je fais semblant de l'écouter en attendant que le dernier pousse-café mette fin à ses diatribes éthyliques (sa maladie chronique, à Lulu). Virginie se tait. Comme moi, elle trouve soudain sa vie toute vide. Un gros soupir et l'addition: "Allez, Lulu! On sait que chacun est seul mais on te ramène quand même?"